Ouvre les yeux (Abre los ojos, 1997)

Ouvre les yeux (Abre los ojos, 1997)

D’Alejandro Amenabar. A la croisée des chemins entre le film de science-fiction et le thriller psychologique, Ouvre les yeux est un complexe patchwork d’influences et de thématiques, lorgnant aussi bien du côté de La vie est un songe de Calderon (grand classique baroque espagnol) que de David Lynch… L’histoire est celle de César, jeune espagnol de 25 ans, que l’on retrouve enfermé dans une unité psychiatrique carcérale où un psychiatre cherche à l’aider à prendre conscience des circonstances d’un meurtre qu’il aurait commis après avoir subi un grave accident qui le laissa défiguré.

Ouvre les yeux et regarde la réalité

Le point de départ est assez classique et n’est pas sans rappeler Spider de Cronenberg (ce que j’ai pu en dire s’appliquera, dans une certaine mesure, au film d’Amenabar) : un personnage se retrouve dans une situation où il doit dénouer et se remémorer un événement qu’il a vécu sans en être pleinement conscient. Le psychiatre apparaît dans un premier temps comme celui qui incarne la structure consciente de César, celui qui doit l’amener à faire le tri entre ce qui relève du pur fantasme et de la réalité. Tout le film représente en ce sens une réflexion sur le statut de ce que l’on nomme « réalité » et qui renvoie tout autant à un cadre objectif qu’à une construction mentale et fantasmatique. La schizophrénie apparente du personnage symbolisée par le masque qu’il porte mais également par l’ensemble des scènes de miroir (le reflet traduit la scission du sujet) ouvre à la thématique du double : qui a vécu l’événement représenté ? César est-il vraiment schizophrène, ou, objet d’une machination ? Sa paranoïa (logique de réaction à un environnement qui ne perçoit pas la même réalité) prouve-t-elle un rapport vicié à la réalité ou est-elle l’indice d’un monde environnant qui ne serait qu’illusion (revoilà Calderon…) ?

Ouvre les yeux se construit comme un puzzle mental

Le film fonctionne donc comme l’enchâssement de niveaux multiples de réalité et son suspens joue sur plusieurs niveaux : César est-il réellement fou ? Si tel n’est pas le cas, le meurtre est-il réel, question impliquant inévitablement son corollaire, le monde est-il réel ? Ouvre les yeux se construit comme un puzzle mental (un peu à la manière des Autres, chef d’œuvre d’Amenabar) où l’enquête est tout à la fois celle du spectateur et des personnages (César et son psychiatre) obligés de retrouver une cohérence, de remettre de l’ordre à un entrelacs de souvenirs, de perceptions et d’événements. Dés lors, la thématique du regard, inscrite dés le titre du film, structure en profondeur le sens du film. Qu’est-ce que voir et quels sens peut avoir l’acte de regarder ? Est-ce que voir équivaut à croire ? Le film dessine une réflexion sur le statut des réalités virtuelles (grand classique des récits de science-fiction, de Total Recall au récent Scanner Darkly) et réactualise la question baroque des apparences trompeuses (la question relève donc de l’ontologie…), du mensonge des sens. La thématique du regard ne s’arrête pas là. Ouvre les yeux montre également comment l’identité se construit par le regard (qu’autrui porte sur nous, que l’on se porte à soi-même) si bien que la défiguration du personnage dans son accident de voiture renvoie littéralement à la question sociale du monstre et de l’identité par l’apparence physique. Rappelons enfin que l’expression « Ouvre les yeux » est celle que l’on utilise pour réveiller un individu. Qu’est-ce qu’ouvrir les yeux ? Sortir du sommeil, s’échapper du rêve ou regarder la réalité telle qu’elle est ?… A vous de voir !

Reconstruction et réorganisation

Ce que montre le film d’Amenabar, c’est la manière dont chaque être peut construire une réalité fantasmatique apte à répondre à une réalité traumatisante (l’accident) ou décevante. Le final du film vous rappellera sans doute d’autres moments cinématographiques. La révélation progressive de la vérité d’Ouvre les yeux apporte de nombreux éléments de sens qui permettent de reconstruire une cohérence mais surtout de réorganiser différents éléments disséminés ça et là et qui donnaient, sans qu’on le sache au moment du premier visionnage, la clé d’interprétation globale. Là encore, la démarche rappelle celle de Mulholland drive (en plus simple évidemment)…

Amenabar réussit le pari de faire un film de science-fiction dépourvu de tout effet visuel et inscrit dans la banalité d’un monde quotidien. Mystérieux, inventif (la mise en scène véhicule du sens, tel ces nombreux plans prenant pour objet le masque), parfaitement construit tant dans son architecture globale que dans sa gestion des détails, Ouvre les yeux est une réussite qui m’a procuré bien du plaisir (bon, c’est vrai, il y a aussi Penelope Cruz…).

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