Le labyrinthe de Pan (novembre 2006, actuellement en salle)

Le labyrinthe de Pan (novembre 2006, actuellement en salle)

Après deux réalisations hollywoodiennes (Blade 2 et l’excellent Hellboy), marquées par une cohérence esthétique et formelle indéniable, Guillermo Del Toro choisit de revenir à des thématiques qui lui sont sans doute beaucoup plus personnelles et qu’il avait déjà abordé dans L’échine du diable. Une nouvelle fois, le cadre choisi est celui de l’Espagne franquiste.

Incarnation achevée du franquisme

L’histoire prend place en 1944, au moment où la guerre est gagnée par les colonnes fascistes, où ne restent plus que quelques poches de résistance que le nouveau régime s’emploie à éradiquer. Le référent historique est donc clair et déroule un premier niveau narratif, celui de la confrontation du capitaine Vidal (joué par un Sergi Lopez impeccable et effrayant) avec une troupe rebelle au fascisme. Mais, et la chose est rare, ce référent est redoublé par le registre féerique, par un imaginaire complexe où les références à Goya (notamment les tableaux sur Saturne) côtoient les références livresques (Alice au pays des merveilles évoquée par les chaussures vernies et la robe d’Ofélia) et mythologiques (le Dieu Pan évidemment, emprunté à la mythologie grecque). Ofélia s’installe avec sa mère chez son beau père, le capitaine Vidal, personnage tyrannique et brutal, incarnation achevée du franquisme. Se faisant difficilement à cette nouvelle vie mais surtout ne pouvant aimer son beau père, Ofélia découvre un mystérieux labyrinthe. Le gardien des lieux, Pan, lui révèle qu’elle est la princesse d’un royaume enchanté et disparu. Pour découvrir la vérité et y retrouver sa place, Ofélia devra accomplir trois dangereuses épreuves…

Le labyrinthe de Pan, un moment historique particulier

Guillermo Del Toro se situe aux antipodes d’un Gilliam pour qui l’imaginaire permet d’échapper à la réalité. Ici, le conte de fées (bien différent du contenu habituel) renvoie directement à la réalité d’un moment historique particulier. Pas de consolation dans cet univers crépusculaire fait de monstres (incroyable créature que Pale Man…) et d’apparitions fantasmatiques et mythologiques, le conte de fées est un récit d’initiation où chaque épreuve s’effectue dans la peur et la souffrance. En ce sens, les deux niveaux narratifs s’entrecroisent et renvoient l’un à l’autre : chaque élément de l’imaginaire fait en effet écho à une donnée historique. Ainsi, Pale Man évoque Vidal au même titre que l’architecture de la pièce qu’il habite est une copie conforme de celle de Vidal. La mandragore cachée sous le lit de la mère enceinte évoque explicitement le bébé qu’elle attend. Tout le film se construit sur ces jeux de miroir, sur ces parallèles qui créent un univers cohérent où les effets spéciaux, la création visuelle servent une véritable vision de l’histoire et plus particulièrement du fascisme.

Sacrifice de l’innocence dans Le labyrinthe de Pan

En effet, il est évident que le véritable monstre n’est ni plus ni moins que Vidal, personnage complexe, produit du fascisme qui trouve dans la violence infligée un moyen de punir les dissidents et dans la violence qu’il subit une forme d’auto-punition. Le conte de fées vise ici à signifier que le fascisme est naturellement perte de l’innocence, innocence qui prend les traits de l’enfance sacrifiée, incarnée par Ofélia. En ce sens, le franquisme est avant tout pourrissement du spirituel, deuil d’une naïveté originelle et altération de l’imaginaire individuel et collectif. Profondément allégorique, Le labyrinthe de Pan prend pour objet le devenir de l’Espagne confrontée au franquisme. Le nouveau-né me semble incarner ce devenir, lui qui est le produit d’une union entre une mère aimante (L’Espagne maternelle) et un père tyrannique (l’Espagne fasciste donc). Le sacrifice d’Ofélia devient sacrifice de l’innocence de l’Espagne, passage de la naïveté à un age adulte qui ne peut se faire que dans le sang et la violence.

Un univers esthétique

Qui connaît Guillermo Del Toro reconnaîtra aisément la patte du réalisateur (la dernière séquence m’a rappelé le début d’Hellboy) : ambiance crépusculaire, goût pour le monstre, mélange sans hiérarchie de multiples éléments référentiels. Mais plus que jamais, c’est la dimension visuelle du film qui est la plus saisissante. De l’éclairage aux prises de vue, de la composition picturale aux modifications de points de vue, tout concourt à créer un univers esthétique saisissant qui refuse de faire le choix entre le grand public et le cinéma d’auteur, le documentaire ou l’imaginaire (ou pour reprendre une référence usée entre Les Lumières ou Méliès). Tout à la fois ode à la puissance créatrice de l’imagination et plongée dans l’obscurité des soubresauts de l’Histoire, Le labyrinthe de Pan est une extraordinaire réussite qui porte d’ailleurs parfaitement son nom …

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