Amours chiennes (2000)

Amours chiennes (2000)

Premier film coup de poing pour Alejandro Gonzales Inarritu qui posait là les fondements d’une trilogie dont le dernier volet sortit il y a quelques mois. Autour d’un lieu unique, Mexico, se croisent trois histoires, trois expériences humaines qui entreront littéralement en collision lors d’un accident de voiture violent dans un carrefour à la valeur éminemment symbolique (des destins s’y croisent, les trois sketchs y trouvent un point de rencontre, un lieu réunit dans une scène programme la douleur des uns et des autres). Trois histoires, trois sketchs, trois segments narratifs bien délimités (un titre pour chaque nouvelle histoire) : à la différence de Babel, les va et vient entre les segments sont moins importants mais le tout fonctionne bien évidemment sur le principe de la rime et de l’écho. De même, les contenus thématiques traversent les différentes histoires et permettent par delà la diversité apparente des situations de dessiner des points de convergence.

Amours chiennes, miroirs de la bestialités et de la violence de l’homme

Les chiens sont le point commun le plus évident. Ils se parent ainsi de valeurs et de fonctions multiples. Ils sont d’abord les miroirs de la bestialité et de la violence de l’homme : les combats canins n’ont rien à envier à la violence des rapports humains. La chair canine mutilée trouve d’ailleurs un écho à la chair mutilée des corps humains. Homme comme animal sont assignés à un corps souffrant. Ils sont ensuite les signes de l’homme : leur traitement peut ainsi désigner un caractère ou signifier une situation. Ainsi, quand la top model, à la suite de l’accident, égare son chien sous le plancher de son appartement et l’entend gémir de souffrance, nous sommes renvoyés à sa propre souffrance, à son incapacité à sortir de son corps (de sa douleur) et à dépasser le handicap auquel elle sera condamnée. Autre exemple : El Chivo, le tueur du troisième sketch est entouré d’une meute de chiens. Or, c’est là une manière de sursignifier sa solitude, son isolement et sa rupture douloureuse avec sa famille. Dés lors, la richesse métaphorique que la figure canine semble pouvoir se décliner à l’infini et surtout produire d’une sens de manière variée, selon l’inscription dans une situation ou une autre…

“Amours chiennes” est une variation de trahisons

La vision de l’humanité est ici très proche de celle de Hobbes, l’homme y est décrit comme un loup pour l’homme. Ainsi, le film déploie ses variations sur le thème de la trahison qui prend souvent pour siège la cellule familiale (d’où le mythe d’Abel et Caïn que l’on retrouve en écho dans le premier et le dernier sketch) : c’est le frère qui trahit son frère, c’est la trahison conjugale ou amoureuse, c’est la trahison du père vis-à-vis de sa famille. Mais la trahison, c’est aussi l’absence de loyauté, de règles morales communes, c’est la prépondérance de l’instinct de survie et du désir individuel, c’est le choix de faire le mal en croyant faire le bien (voir le premier sketch). Dés lors, les notions même de bien et de mal deviennent très relatives : l’homme est un loup pour l’homme mais pourquoi ? L’est-il parce que la situation économique l’oblige à cette logique de survie (sketch 1) ? L’est-il parce qu’il cherche à être heureux et que ce bonheur est malheureusement indexé au hasard de l’existence, le choix d’un jour pouvant être regretté le lendemain (sketch 2) ? Ou l’est-il parce que l’idéal qu’il s’était fixé n’était qu’illusion (sketch 3) ? Quelle que soit la logique de classe, il s’agira toujours de survivre, de souffrir et éventuellement de trouver une rédemption toute terrestre. C’est pourquoi le regard d’Inarritu ne me semble pas simplement doloriste mais emprunt d’une réelle compassion pour les créatures qu’il filme puisque survivre, c’est pour lui se reconstruire en permanence, réagir, c’est dépasser les souffrances comme on peut, c’est accepter que la douleur constitue une part de l’existence.

Mélange de nervosité mais aussi maîtrise de structure

Dés ce premier film, le style Inarritu s’impose. La caméra est évidemment mobile, essayant de capter chaque mouvement des personnages, essayant de rendre compte de leur inscription dans leur monde et surtout dans leur douleur. Il y a de la nervosité qui répond sans doute au baroque du contenu (à rapprocher d’un Meirelles). La structure éclatée (bien moins que pour Babel) est parfaitement réalisée et maîtrisée. Le montage est sans doute l’une des qualités principales du film, le raccord faisant toujours sens et structurant systématiquement le désordre apparent. La logique de collision n’empêche donc en rien la construction d’un sens et d’une vision homogène de l’existence humaine. Dés lors, je crois qu’on peut ranger Inarritu parmi les virtuoses et, plus intéressant encore, je crois qu’il est impossible de ne pas reconnaître dans son cinéma une vision du monde toute personnelle (donc sans doute contestable), servie par un système esthétique et philosophique cohérent. Bref, je conseille vivement.

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