Leur morale... et la nôtre
|
|
|
Notes de production
Parties :
-
-
-
|

|
|
Interview de Florence Quentin (Réalisatrice)
Comment est né ce projet ?
C’est toujours par divers cheminements…Ce que l’on entend, ce que l’on peut lire dans la presse, les médias, les faits-divers, les faits de société, sur la vie quoi !
Nous avions lu avec Alexis un article sur des gens qui vont dans les supermarchés pour profiter de toutes les ristournes sur les produits et en particulier « satisfaits ou remboursés ». Des consommateurs le pratiquent par réel besoin de se nourrir, pour améliorer leur quotidien et il y a ceux qui n’en ont nul besoin et font leur beurre et l’argent du beurre en revendant ensuite les produits sous le manteau. Ce sont ceux-là qui nous intéressaient, les tricheurs, les radins, les systèmes D dans l’âme. Ensuite on a commencé à farfouiller dans la presse et sur le Net où l’on gagne le plus souvent des choses dérisoires, mais cela devient une drogue, gagner, entasser ! Souvent les gens sont complètement envahis par ce mode de fonctionnement, c’est une activité à plein temps !
Il y avait aussi depuis longtemps l’envie de parler de cette espèce de racisme latent qui se répand et qui s’infiltre partout dans la société actuelle. Tout le monde a côtoyé même parmi ses proches, quelqu’un au premier abord sympathique qui vous lâche en tout innocence un commentaire xénophobe affolant ! Parler de cette peur, la peur de l’autre, la méfiance envers l’étranger, la couleur d’une peau différente.
Toute cette peur véhiculée par la télé ou une certaine presse. Tout ce qui fait que l’on vit avec des chiens de garde, sous la surveillance de caméras et de système d’alarme. Traiter de tout cela avec dérision, choisir le parti d’en rire pour désamorcer cette bêtise !
Enfin de planter le décor dans une région plutôt privilégiée par le climat, la lumière, la végétation du midi, pas celui de la Côte d’Azur, l’autre, plus tranquille, plus à l’écart, pour prouver que même le plus bucolique des décors n’influe pas bénéfique ment sur un état d’esprit étriqué ! Et avec tout cela on commence à écrire un scénario…
Aviez-vous des modèles ?
Non, personne de précis, mais en même temps les Gustin ne sont malheureusement pas loin de la réalité, je pense même qu’ils sont quelquefois en dessous de la réalité. Je sais que « tout le monde, il est beau, tout le monde il est gentil », rassure la France profonde, mais ce n’est pas vrai ! Les « moches » ça pullule !
Ce n’est pas une question d’âge, de milieu social, de régions de France ou de Navarre, c’est partout pareil, c’est une mentalité, un esprit frileux. On se retrouve avec une société qui se barricade dans une logique consumériste qui se méfie des autres, de ce qui est différent.
Dans un petit village d’Auvergne, un touriste noir se promenait dans la rue principale, le standard de la gendarmerie a croulé sous les appels téléphoniques pour le signaler. Voilà pourquoi on demande les papiers aux gens aux peaux foncées plutôt qu’aux blonds aux yeux clairs. Il faut dénoncer ce festival d’idées reçues, ignobles et bornées.
Samir Guesmi me racontait durant le tournage qu’un de ses amis, comédien africain, dans un train, avait voulu aider une vieille dame qui voulait descendre sa valise. Lorsqu’il lui a demandé ce qu’il pouvait faire pour elle, cette charmante mamie lui a rétorqué « Retourner dans votre pays ! ». Voilà nos modèles, il n’y a qu’à se baisser pour les ramasser !
Comment avez-vous créé les Gustin ?
On a imaginé un couple de commerçants retraités très unis, avec un fils qu’ils aiment énormément. C’est ce qu’on appelle physiquement, un beau couple, mais ils sont moches à l’intérieur, dès qu’on gratte, ils sont radins, racistes et haineux, alors qu’ils se croient irréprochables sur le plan morale. Si on sonne à leur porte, soit on est un ennemi, soit un danger, soit quelqu’un à exploiter ? Ils ont « le commerce dans le sang de la famille » comme le dit André Gustin et même à la retraite, ils continuent à faire du fric au marché noir dans leur sous-sol, avec leur vieux stock de chaussures ou leur magouille douteuse, pour le plaisir d’entasser puisqu’ils ne dépensent rien, ne profitent de rien, ni de la mer ou de la montagne, à deux pas de chez eux. Ils n’ont jamais été chez leur fils qui habite un peu plus loin sur la Côte d’Azur, « au prix de l’essence ! », bien qu’ils l’aiment et l’admirent sincèrement. C’est peut-être la seule chose de positive chez eux, cette vraie tendresse qui les unit et l’affection qu’ils portent à leur rejeton. Ils vivent entre la « vente au noir » dans leur supérette installée au sous-sol, les jeux où l’on gagne sur Internet et les supermarchés de la région où ils traquent le produit « satisfait ou remboursé ». C’est le genre, à faire la cuisine dans le garage pour ne pas abîmer la « vraie » au premier étage, encore recouverte des plastiques d’emballage. Ils se servent de la voiture de la vieille voisine pour ne pas abîmer la leur qui dort sous une housse dans le garage, mais c’est la voisine qui paie l’essence, normal ! Ils se gavent de séries américaines, donc d’assassinats, de viols, de tueries, d’assassins, de morgues, de corps charcutés qui les maintiennent dans une terreur de la vie. Pour se rassurer ils s’achètent des carabines en vue d’une attaque éventuelle de quelques malheureux adolescents qui font pétarader leurs mobylettes dans le quartier. Pourtant des leçons de morale à donner, ils en ont pour tout le monde, persuadés d’être d’honnêtes citoyens irréprochables… L’atterrissage sera dur…très dur.
Votre film n’est pas seulement une peinture sociale, il y a également une vraie intrigue…
Oui, l’idée c’était de les percer à jour à travers leur comportement envers leur plus proche voisine. Leur cupidité va engendrer un drame sombre qu’ils vont gérer de façon lamentable, évidemment. Leur voisine à la retraite qu’ils exploitent au maximum, bien qu’ils claironnent qu’ils s’en occupent comme de leur propre fille, espérant empocher son héritage, disparaît accidentellement dans des conditions dont ils n’ont pas à être fiers. Inconscients et irresponsables, ils attendent tout de même l’héritage, terrés dans le sous-sol, mais là, coup de théâtre ! C’est un « Arabe !» qui hérite et s’installe à côté de chez eux. Pour eux, le cauchemar est absolu. La première satisfaction, ils démarrent au quart de tour dans un délire xénophobe qui va les entraîner dans un montage de bourrichon total et dangereux, une enquête de pieds nickelés, alimentée par le caractère très mystérieux de cet héritier algérien, tombé de la lune…
A quel moment avez-vous choisi vos comédiens ?
J’avais envie d’écrire ce personnage de Gustin pour André Dussollier, acteur qui m’enchante. J’en ai parlé dès le début du projet à mon producteur, Jean-Louis Livi, qui a tout de suite été enthousiaste. J’avais vu André dans un téléfilm avec Line Renaud, il était antipathique à souhait et je trouvais que peu de gens l’avaient employé dans ce genre de personnage.
On s’est mis à écrire avec Alexis mais sans en parler à André, c’est moins stressant ! On a eu un réel plaisir à inventer ce personnage, il faut le dire, souvent abominable : transformer l’acteur le plus mesuré, le plus charmant, le plus « négligé chic » du cinéma français, en « vieux con raciste et haineux » était jubilatoire.
Lorsque j’ai donné le scénario à André l’idée de ce personnage semblait le séduire, il m’a tout de même demandé un peu de temps pour lire le script car il tournait un film extrêmement dramatique et n’était pas vraiment dans l’humeur pour lire une comédie... Je l’ai trouvé un peu chochotte… Mais il m’a rappelée deux heures après pour me dire qu’il l’avait lu et qu’il voulait faire le film. J’adore les acteurs pour cela, leur côté incohérent et fragile !
Ensuite, il fallait marier André Gustin ! Avec Alexis nous n’avions qu’une obsession ne pas tomber dans un couple « Thénardier ». Les Gustin pour nous étaient un couple physiquement agréable mais moche à l’intérieur. André c’est un beau mec dans la vie. Il lui fallait une jolie femme ! Très vite Victoria s’est imposée, pour son talent incontestable de comédienne et cette façon d’être aussi crédible en mère, en amoureuse ou en épouse soumise, qui malgré tout a quelquefois des soubresauts d’humanité. Dès la première rencontre, j’ai été sûre d’avoir trouvé Muriel, volubile, violente, agressive, injuste et tout à coup fragile et émouvante.
Victoria comme André se sont investis à fond dans des personnages pas évidemment sympathiques, sans aucun état d’âme. Ils ont apporté ce petit supplément d’âme dans leur interprétation qui prouve que dans la vie l’on est jamais complètement mauvais…J’ai vraiment trouvé deux Stradivarius.
Pouvez-vous nous parler de ceux qui entourent les Gustin ?
Dans la famille Gustin, on demande le fils, Maxime, le personnage le plus adulte de la famille, charmant, humain, discret, fuyant des parents ingérables et un mariage raté, il semble sorti indemne de cette éducation étriquée et xénophobe…
Mais les dégâts sont plus importants qu’il n’y paraît ! Il semble un fils improbable pour les Gustin, c’est un gentil petit canard tombé chez les affreux ! Qui est-il exactement ? L’avenir nous le dira !
J’avais vu jouer Micha Lescot dans une pièce au théâtre du Rond-Point et l’avais trouvé exceptionnel. Original au sens propre du terme, inclassable…Il apporte vraiment quelque chose de plus au personnage que nous avions écrit. Par contre, entre nous, il conduit les voitures comme un pied ! Mais il m’assure qu’il monte très bien à cheval, c’est à vérifier…
Boualem Malik, le voisin impensable, celui qui déclenche la tempête « l’Arabe tombé de la lune ». Est-il terrifiant. L’est-il ? Ne l’est-il pas ? Il garde son mystère jusqu’au bout…insondable, un charme infini, un rôle pas facile à appréhender car il traverse le film en gardant son énigme. Samir Guesmi aussi, c’est la classe internationale…toujours juste, retenu. Je l’ai seriné tout le film pour qu’il se persuade de son sex-appeal alors qu’il est la pudeur même, il rigolait doucement, pourtant au final, il est vraiment craquant et Muriel en est la première victime ! Samir est une belle personne, une vraie rencontre pour moi.
Raphaël Mezrahi, notaire à Perpignan, rond, affable, méditerranéen, sucré comme ses friandises posées sur son bureau. Mon choix n’était évident pour personne pendant le casting sauf pour moi, une envie de travailler avec quelqu’un d’une liberté et d’une folie rare, personnage dont j’apprécie avec délectation les grosses conneries télévisées depuis toujours. On me l’avait prédit ingérable, j’ai trouvé le compagnon de travail le plus charmant, le plus discipliné qui soit…
Une seule envie, lui écrire un jour un grand rôle ! Raphaël, c’est définitivement ma famille de rigolade.
J’éprouve aussi un vrai plaisir non seulement à écrire les plus petits rôles mais à trouver les acteurs qui vont les défendre. Stéphane Foenkinos, qui a fait tous mes castings, m’aide énormément pour trouver ces perles rares qui nourrissent le film, le talent d’un Muller ou de Jean-François Gallotte, d’une Françoise Bertin…héroïque ! de Catherine Hosmalin, impériale avec son chien Fandango, d’une Isabelle Caubère, mauvaise comme une teigne et tous les autres, c’est un réel plaisir pour moi de rencontrer et de travailler avec des comédiens aussi précieux.
Comment s’est passé le tournage ?
Un travail gigantesque, comme toujours, mais vraiment agrémenté par une ambiance tellement joyeuse ! Un temps magnifique, sept semaines à Perpignan dans un quartier qui nous a adopté, puis Nice et Paris. Victoria et André ont donné le la, dès le premier jour et quand les acteurs vont, tout va ! Ajouter un producteur très protecteur qui coiffe le tout et une cantine de qualité.
Vous étiez-vous créé un univers Gustin ?
Complètement ! On est un peu rigide et précis de ce côté-là chez les Quentin, tout est défini en détails dans le scénario et on s’y tient comme des malades. Pas bouger ! Je travaille avec des techniciens très à l’écoute de cela, que ce soit Katia Wyszkop pour le décor ou Jackie Budin pour les costumes, on est sur la même longueur d’onde, on regarde, on arrête pas de regarder, comment ça se passe dans la vraie vie. Tous les détails nous intéressent, les Gustin, c’est du vécu ! Un an après la fin du film, Katia continue à m’envoyer des photos de salle de bains qui auraient été formidables pour les Gustin ! Pour les repérages, je travaille avec mon complice depuis mon premier film, mon chef opérateur Pascal Gennesseaux, là non plus, on ne lâche jamais. La devise, c’est tout pour le film, ça peut énerver.
Quand avez-vous vu surgir vos personnages ?
A la première lecture du scénario, avec André, Victoria, Jean-Louis Livi et Alexis. André et Victoria souhaitaient faire une lecture à plat… soit ! Ce n’est pas du tout ce qu’ils ont fait. Ils ont joué, André a démarré sur les chapeaux de roues et Victoria a embrayé. Les Gustin étaient là ! C’est magique les acteurs !
Sur le plateau, êtes-vous spectatrice ?
Oui, bien sûr ! Malgré la somme de choses auxquelles il faut penser avant et le stress qui vous envahit après le mot action… Et bien, les acteurs vous embarquent et tout d’un coup vous vous retrouvez avec un sourire béat. Il m’arrivait de pouffer pendant certaines scènes, c’est pas recommandé par l’ingénieur du son, mais tant pis ! c’est bon !
Savez-vous aujourd’hui quelle place tiendra ce film parmi tous ceux que vous avez faits ?
Tout à fait ! Peut-être celui qui m’a apporté le plus de plaisir dans les rapports avec mes acteurs, qui, il faut le dire, étaient totalement généreux. J’étais complètement en phase avec eux. Un plaisir sans pareil. Avant, j’étais plus dans la réserve. Moins sûre de moi peut-être. Incroyablement, c’est Gérard Depardieu qui m’a donnée cette liberté depuis « Olé ! » mon dernier film, il a fait disparaître ma peur, à sa façon, il était très protecteur… A son contact, j’ai pris confiance en moi. Je vais où je veux aller ! Et puis c’est aussi un retour à un univers qui m’est plus familier, l’ironie. Comme dans « La vie est un long fleuve tranquille » ou « Tatie Danielle ». Montrer les travers de mes contemporains, nos travers à tous et essayer de désamorcer des sujets graves par le rire même s’il fait grincer les dents.
Interview d'André Dussolier
Comment avez-vous rejoint ce projet ?
Florence et Jean-Louis Livi m’ont parlé du scénario. Florence a pensé à moi pour cette histoire-là parce qu’elle m’avait vu dans le téléfilm « Suzie Berton » tourné avec Line Renaud. Elle m’a senti un peu différent de mes autres rôles et a trouvé que cela correspondait à ce Gustin qui ne fait pas dans la dentelle !
Qu’avez-vous pensé du scénario ?
J’ai beaucoup ri ! On retrouve cette causticité, cette insolence vis-à-vis des sujets contemporains. J’aimais aussi l’idée de jouer la comédie avec Victoria Abril, et nous nous sommes beaucoup amusés dans ce match de répliques. Le texte était très bien écrit, tout en laissant l’espace nécessaire pour être vrai dans les sentiments et les réactions. Sans arrêt, je me disais qu’il y avait beaucoup à jouer.
Qu’est-ce qui vous a tenté dans le rôle ?
L’étrangeté d’un autre monde. Un monde de gens qui ne se découvrent pas tellement, ne se montrent pas, ne se racontent pas trop. Aller aussi loin dans la comédie avec un personnage qui n’est pas proche de moi m’amusait. Pouvoir jouer des choses totalement opposées est un privilège du métier d’acteur. Je sortais d’autres films plus sages et là, par la comédie, par le type et l’appartenance sociologique de mon personnage, je faisais le grand écart !
Les Gustin ont tous les défauts de la terre. Faire rire avec les défauts est toujours délicat et il faut le talent de Florence pour réussir cet exercice. Surtout lorsqu’on fait rire avec ce qui fâche, le racisme, la radinerie, tous ces défauts dans lesquels personne n’a envie de se reconnaître. Jean-Louis Livi, le producteur du film, a proposé comme accroche quelque chose comme « Vous ne leur ressemblez pas… quoi que ». Il est vrai qu’on ne veut pas leur ressembler et que l’on préfère penser qu’on ne leur ressemble pas ! Pourtant, il y a en chacun de nous un petit quelque chose des Gustin. Florence Quentin l’a démultiplié dans le sens de la comédie. Une fois qu’ils ont fermé la porte sur le monde extérieur, les Gustin sont à nu, à découvert dans leurs excès. Quand on reste, comme eux, dans son propre univers, avec son imagination et son ignorance, on fabrique des choses fausses, loin de la réalité. Il faut sortir des idées toutes faites, des a priori, des peurs qui alimentent des jugements réducteurs. C’est aussi ce qu’aide à faire le film.
Qui est André Gustin ?
André Gustin est « bien de chez nous ». Il pourrait être à l’aise un peu partout, en banlieue, en province ou à Paris. Il vit dans son petit cocon. Il est heureux avec sa femme et ne demande pas plus. Une fois ce périmètre défini, il ne faut surtout pas qu’un grain de sable vienne dérégler la machine, sinon André Gustin est paumé. Il s’énerve, regarde l’autre de façon inquiétante. Il sourit, mais peut tout d’un coup être angoissé. C’est un cyclothymique qui peut être très courageux chez lui et avoir la trouille dès qu’il franchit la porte et rencontre quelqu’un.
Quand j’ai parlé du scénario avec Florence, je lui ai cité une phrase qu’une de mes tantes utilisait souvent dans ma jeunesse. Après nous avoir racontés des choses un peu difficiles qu’elle venait de vivre dans un rapport avec autrui, elle disait « Vraiment, j’avais envie de lui dire… ». Cette expression caractérise parfaitement les Gustin. Ils ne disent jamais les choses, ils n’en ont jamais le courage. C’est toujours « J’avais envie de lui dire… ». Se dessinent alors deux phases : le comportement social et une espèce d’amertume, de rancœur sourde qui, derrière, grandit, s’accumule et prend presque plus d’importance que leur vie. Ils n’ont pas d’ouverture sur le monde, ne franchissent pas les barrières. « J’avais envie de lui dire… » disent-ils en prenant les autres à témoin parce qu’ils ne sont jamais sûrs de leur opinion.
Connaissez-vous des gens qui attaquent les supermarchés à coups de bons de réduction comme vous le faites dans le film ?
Florence m’a montré un reportage d’« Envoyé Spécial » sur France 2 : cela existe en effet. Il y a bien sûr des gens pris dans cet engrenage par nécessité, mais c’est loin d’être toujours le cas. Fascinés par le « Satisfait ou remboursé », ils achètent tout et n’importe quoi pour pas cher puisqu’ils se font rembourser ! Cela peut se développer de manière quasi obsessionnelle, comme chez les Gustin qui, eux, vont encore plus loin puisqu’ils se servent de ces achats pour alimenter leur petite supérette. Les Gustin cumulent en étant également adeptes des jeux sur Internet. Ils sont l’exemple parfait de l’engrenage obsessionnel et vertigineux dans lequel on peut s’engouffrer. Ils gagnent quelque chose, c’est certain, mais à quel prix ? Ils courent après « les bonnes affaires », mais c’est au prix de leur temps, de leur vie. Les Gustin sont très atteints ! On ne peut même pas dire qu’ils font des économies pour s'en servir, on a juste l’impression qu’ils vont crouler sous leur tas d’or qui ne leur servira pas à grand-chose.
Vous sentez-vous des points communs avec les Gustin ?
Je n’ai pas besoin de maisons, de décors, de piscines. Je préfère profiter plutôt que d’étaler. Bien que n’étant pas dans le besoin, les Gustin, eux, ne profitent pas. Cela provient sans doute d’une espèce de crainte, de peur, c’est en tout cas la seule explication qui me vienne à l’esprit.
Comment avez-vous approché votre personnage ?
J’ai dû me l’approprier pour qu’on me croie capable d’être ce qu’il est. Quand on commence le métier d’acteur, on le fait comme si le personnage était vous-même. Puis, au fur et à mesure de l’expérience et des années qui passent, on met bien sûr une part de soi dans la création du personnage, mais on part aussi de l’observation des autres. Le personnage créé est une entité qui résulte à la fois de nos sensations, de notre imagination et de nos observations. Par exemple, à partir du scénario, j’aime bien avoir cette période avec moi-même où je travaille, où j’imagine des choses et là, certaines choses sont venues par elles-mêmes. Ainsi, de temps en temps, Gustin reniflait. Cela peut passer pour un détail insignifiant mais pourtant, dans certaines répliques ou certaines situations, cela ajoute encore à sa définition, à sa cohérence. C’est quelque chose qui surgit de la création, de la partie de soi inspirée par ce qu’on lit, par ce qu’on ressent, par tout ce que l’on a observé et qui se matérialise soudain par un comportement tout à fait inattendu. J’aime être surpris par un comportement que je n’aurais pas dans la vie. Peut-être est-ce un peu pour cela que je fais ce métier, pour ressentir, dire des choses que l’on n’ose pas dire et avoir des comportements qu’on n’ose pas avoir dans la réalité. Avec Gustin, je suis servi ! Je n’ai jamais rêvé d’avoir ce genre de comportement, mais faire rire avec me plaisait. Maintenant, je regarderai les Gustin avec un peu de compassion ! Je pourrai même les appeler ! En plus, le personnage et moi avons le même prénom, André ! Pas de chance, bien que je n’aie pas un fol amour pour mon prénom. Mais il est représentatif d’une certaine époque. On imagine bien André Gustin avec sa petite Twingo un peu esquintée, faisant des économies bien qu’il ait les moyens de s’en acheter une autre. Ou alors, comme dans le film, s’il s’en rachète une, ce serait pour la laisser au garage sous une bâche.
Pouvez-vous nous parler de votre goût vestimentaire dans le film…
C’est la garde-robe la plus difficile que j’aie jamais eue à porter ! Chaque élément pris séparément n’était déjà pas évident, mais l’ensemble est atroce. Il y a en même temps une sorte de délectation car on sait qu’on va s’amuser à être l’autre. Rien que cela vous transporte dans un autre monde. Un smoking ou un costume-cravate sont certainement plus valorisants mais j’en avais assez. J’avais envie d’autre chose. En l’occurrence, j’ai fait un saut dans l’espace assez violent !
Victoria et moi sommes souvent habillés de la même façon, c’est l’une des caractéristiques de ce couple. La costumière s’est régalée ! J’ai eu des réticences vis-à-vis de certains accessoires, les bobs en particulier. Quand j’en porte, on ne pense pas à Robert Redford ! Le drame s’étend jusqu’aux chaussures, des sandales qui ressemblent à des chaussures orthopédiques portées en plus avec des chaussettes même en plein été. Quand vous vous retrouvez avec ça, plus le short, la chemise à carreaux et le bob, il faut vraiment avoir de la matière !
Entre Victoria et vous, on sent une complicité, une vraie tendresse. Comment cela s’est-il passé ?
Chez elle, il y a quelque chose de très vibrant, de très moderne. Elle est très sensuelle, pleine d’énergie et d’amour. Le scénario décrivait deux personnes qui s’aiment, se donnent des petits surnoms et se câlinent. Victoria et moi avons beaucoup profité de ces moments de joie, de complicité, de gaieté, ce dernier mot correspondant le mieux à Victoria dans son personnage, dans sa manière de jouer et de vivre aussi. Pour jouer les Gustin, il ne fallait pas être radin ! Il fallait être généreux dans le comportement, leur donner une touche d’humanité au milieu des penchants auxquels ils ne peuvent échapper, malgré eux. Ils ne peuvent faire autrement que de marcher avec leurs défauts, mais avec aussi un appétit de la vie, un goût réel pour les petits moments de bonheur qu’ils se créent quand ils se sentent en sécurité. On connaît la vivacité de Victoria et j’en ai bien profité pendant le film. Malgré tout ce que les Gustin ont pour déplaire, elle leur apporte une sorte de légèreté et un côté sympathique.
Comment avez-vous travaillé avec Florence ?
Je connaissais Florence scénariste et metteur en scène, sans la connaître dans la vie. A partir du moment où un metteur en scène vous fait le crédit formidable de vous proposer un personnage pour lequel apparemment 90 % des metteurs en scène n’auraient pas songé à vous, c’est un contrat de confiance exceptionnel qui naît. Cela vous donne envie de rendre cette confiance-là. Florence a beaucoup de tendresse pour ses personnages, beaucoup d’attention. Elle a préparé son film avec énormément de soin. Tout était dessiné de façon juste dans les plans, les activités que nous avions à faire, réfléchi avec beaucoup de classe et d’élégance, très légèrement, sans appuyer. Elle nous présentait l’aire de jeux, la cour de récré et nous insufflait de la bonne humeur. Elle a beaucoup d’humour. C’est une manière élégante d’aborder la vie et ses difficultés. Elle faisait oublier à tout le monde ses angoisses par un humour constant, une légèreté et un esprit positif de chaque instant. C’était d’autant plus agréable que l’équipe, remarquable, partageait le même esprit. Chaque jour, nous savions que nous allions à l’aventure, une aventure agréable. L’ambiance de tournage a été heureuse et intense.
Y a-t-il des scènes dont vous étiez gourmand ou que vous redoutiez ?
Il y avait tellement de choses que j’en ai beaucoup oubliées mais, que ce soit le début du film, l’arrivée au supermarché avec nos caddies, la traque en voiture tel un James Bond en chemise à carreaux, ou qu’il s’agisse de me retrouver à parler arabe avec des Arabes, tout cela me revient par flashes... Chaque scène était un peu comme un film en soi. Il y avait énormément de matière ! Chaque jour était un vrai défi pour que la tension, le rythme, la comédie et la vérité soient là. Nous avions conscience qu’il ne fallait être ni en dessous ni au-dessus et Florence a été très vigilante.
Eprouviez-vous un plaisir particulier à jouer un personnage aux antipodes de ce que le public ressent de vous ?
Retrouver des comédiens identiques d’un film à l’autre n’est pas intéressant. Aller voir Sean Penn ou De Niro pour ne les reconnaître qu’au milieu du film, à cause de leur dégaine, de leur manière de jouer et d’être, serait pour moi un suprême plaisir. Ce qui est beau, c’est d’instaurer cette complicité avec le public à travers un travail et d’arriver à incarner de façon crédible le contre-pied de ce que l’on ressent de vous. Si on y parvient, c’est alors un immense plaisir de jeu à tous les sens du terme. J’espère que le public va rire et s’amuser des horreurs que mon rôle me fait dire !
Interview de Victoria Abril
Quand avez-vous entendu parler du projet pour la première fois ?
J’étais à Barcelone lorsque j’ai été prévenue qu’un scénario écrit par Florence Quentin venait d’arriver pour moi. Le tournage était planifié pour l’été et l’automne 2007, mais j’avais déjà prévu de sortir un album en octobre et d’attaquer la tournée. Je ne pouvais pas faire les deux et j’ai donc d’abord refusé.
Florence a insisté pour me parler et nous avons convenu de nous retrouver à Nantes où je donnais une série de concerts. Nous avions rendez-vous à midi, elle pour déjeuner et moi pour petit-déjeuner parce que les concerts finissent très tard. Je suis sortie de ma chambre pour aller prendre l’ascenseur et rejoindre le rez-de-chaussée. Il s’arrête à un autre étage, une femme monte. On échange trois mots, je lui dis que j’ai rendez-vous avec quelqu’un et elle me dit que c’est avec elle. Je lui dis que non parce que j’ai rendez-vous avec Florence Quentin. Elle me répond que c’est elle, Florence Quentin. On aurait dit une scène de film !
Nous avons déjeuné ensemble et c’est au cours de ce repas que j’ai décidé d’annuler ma tournée pour la repousser en 2008. J’avais face à moi un être humain extraordinaire et je devais faire son film. Rencontrer des gens d’une telle qualité humaine est rare.
Que vous a-t-elle dit du projet et de votre rôle ?
Elle ne m’en a pas parlé tout de suite. Elle m’a d’abord regardée comme si elle me découvrait, comme si elle m’aimait déjà ! Elle avait vu mon show la veille et m’a dit qu’elle l’avait trouvé formidable. Et puis la conversation est partie et c’est devenu une rencontre.
Des rôles comme celui-là ne vous arrivent pas tous les jours. Je n’avais pas rencontré une comédie pareille depuis « Gazon Maudit ». Après, j’ai su que Florence était la scénariste de Chatiliez. Tout ce que j’adore, l’humour qui parle toujours de choses importantes... Cette fois, il était question de racisme, de radinerie, de mesquinerie, le tout dans une histoire incroyable. Quand j’ai découvert le scénario, j’ai trouvé qu’en plus il y avait une maîtrise du verbe, une vraie finesse. Chaque séquence a un vrai rythme. Quand elle m’a dit en plus qu’André Dussollier serait mon partenaire, je me suis dit que le match s’annonçait joli !
Pour vous, qui est Muriel Gustin ?
Personnellement, je n’oublierai jamais Muriel Gustin ! Elle n’existe pas sans le couple qu’elle forme avec André Gustin. Sans lui, elle n’est rien. Florence a mis dans ce couple ce qu’il y a de plus moche en nous, mais c’est un couple qui s’aime d’un véritable amour. On a le froid et le chaud en même temps et c’est très fort ! Muriel et André sont vraiment unis, ils ont un enfant et leur amour dure. Pourtant, à l’intérieur de cela, il y a le plus mauvais côté, un jardin secret avec rien que des mauvaises herbes. Mais c’est quand même un jardin ! Florence a su éviter la caricature, sans pourtant renoncer à dénoncer les travers de ces personnages.
Vous souvenez-vous de la première scène jouée avec André ?
Nous avons fait une seule lecture et je me suis alors rendue compte à quel point cette histoire était drôle. La mécanique des dialogues, les formules, le sens du tempo, nous avions un formidable terrain de jeu. C’était d’autant plus fort que normalement, au moment de la lecture, on ne sait pas encore quel personnage on est, on ne connaît pas les gens, ni son couple ni son mari, et la seule chose que l’on essaie c’est d’avoir une belle voix. Mais là, au bout de trois pages, tout existait et on était pliés de rire. L’un se lançait et l’autre répondait aussi sec. C’était un feu d’artifice ! Je savais qu’André était une pointure mais là, je me suis vraiment rendue compte à quel point. J’ai su que l’échange serait fort.
Pendant le tournage, je me suis aperçue que si Florence riait, elle devenait un peu rouge à force de se contenir derrière son combo. Si j’avais un doute, il suffisait d’aller la voir et de la regarder pour savoir si la prise marchait. Elle était notre premier spectateur et notre seule envie était de la voir rouge à chaque prise !
Qu’aviez-vous envie de jouer plus particulièrement ?
Tout ! Ce n’est pas un film où il faut attendre trois semaines pour en arriver à la bonne séquence ! Dès le premier jour, on était à fond. C’est de la haute couture de comédie ! On n’est jamais dans le tiède, ça non ! Chaque séquence est un bonheur.
Qu’avez-vous pensé la première fois où vous vous êtes vue dans un de vos costumes ?
Le scénario était clair sur le fait que les Gustin vivent en économisant sur tout, en achetant d’abord en fonction du prix et pas de la qualité ou d’un goût. Ce couple est presque toujours en survêtement. La première fois que je me suis vue, je n’ai pas pensé, j’ai éclaté de rire ! En plus, cette femme vit avec un homme très jaloux. Donc, il la couvre même en plein été avec 40° à l’ombre ! Si elle est à l’extérieur de la maison, son haut de survêtement est toujours fermé. Elle ne peut pas se permettre d’être femme.
On ne trouve pas de vêtements aussi horribles tout faits, il a fallu les fabriquer. Ils ont donc été faits en plusieurs couleurs, et quelles couleurs ! Quand j’ai vu André pendant les tests, nous avons encore un peu plus su qui sont les Gustin. Quand j’ai découvert ces horreurs, j’ai compris à quel niveau incroyable nous étions ! Les Gustin sont perdus dans le mauvais goût et le kitsch. Mais tout est une question de perception et eux sont convaincus que c’est génial. Avec André, il fallait faire un gros effort de concentration pour ne pas exploser de rire chaque fois que l’on se regardait, mais au bout de quatre semaines de vie dans la maison, dans l’univers des Gustin, on finissait presque par trouver cela naturel ! Presque…
Votre personnage est aussi séduit par l’homme qui emménage dans la maison que les Gustin convoitaient…
Muriel est fascinée, envoûtée par cet inconnu. Il arrive dans sa vie comme un mystère, auréolé de peur, d’inconnu mais aussi de beaucoup de charme. Samir Guesmi est beau, il incarne parfaitement ce mystère, cette sensualité qui éveille tant de choses dans la vie endormie de Muriel. C’est peut-être un terroriste mais il est si grand, si beau ! Ce film met en garde contre la peur, cette peur insidieuse que des choses comme la télé nous imposent chaque jour. Pour ce couple qui ne sort pratiquement pas de sa maison ni de son quartier, la peur est fatalement celle de l’autre. Et il finit par traiter de racaille les gamins qui ont une mobylette ou ceux qui jouent à s’arroser et font des bêtises comme tous les jeunes du monde.
Muriel a-t-elle des répliques que vous avez adoré jouer ?
N’importe laquelle, tellement c’est gratiné ! Même dans ses propos les plus anodins, elle véhicule quelque chose. J’adore le « Tout de même » qu’elle prononce à chaque début et chaque fin de phrase.
Après avoir un peu cherché, il m’a été facile de trouver le ton de la repartie. Muriel parle comme Florence, très doucement mais avec un ton haut perché. En fait, souvent, je l’imite. Quand je ne trouvais pas la musique pour ma réplique, je demandais à Florence de me donner le ton en prononçant la phrase dont je faisais semblant de ne plus me souvenir ! Tout le monde a un phrasé, des notes qu’il répète. Là, le lien entre Florence et le texte était évident parce que c’est elle qui l’a écrit. Dans l’absolu, c’est difficile à reproduire mais si on s’inspire de quelqu’un, on trouve les bonnes couleurs.
Que représente ce film pour vous ?
Un énorme capital de bonheur. Neuf mois de ma vie pendant lesquels j’ai été une des femmes les plus heureuses qui soient ! J’espère, surtout pour Florence, que le film va marcher. Cela fait longtemps que je n’avais pas trouvé en France un film où les gens pouvaient à la fois rire et ressentir, sans que ce soit vain.
Je ne peux pas oublier André, ni nos scènes incroyables. Il était difficile de ne pas céder au fou rire. Il faut de la grandeur pour jouer un type aussi pathétique, et de l’humanité pour le sauver.
Sous couvert de comédie, ce film dénonce ce système qui nous envoie des peurs et construit un sentiment d’insécurité. Il en résulte une crainte, une méfiance de l’autre. Le film de Florence est une fable hilarante sur les travers de notre société. La France est multiculturelle et multiraciale, j’en suis le vivant exemple puisque j’y vis depuis vingt-cinq ans et que je suis vraiment partagée entre ma culture espagnole et mon attachement à ce pays. En emmenant l’humour très loin, le film permet une réflexion sur tout ce que le politiquement correct ne permet plus de dire. L’humour, c’est le joker, la clé qui ouvre toutes les portes. Rire d’une peur, c’est un peu la tuer !
|
|
|
|
|
|