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Entretien avec Agustin Diaz Yanes
Votre film est tiré de cinq romans dont le héros est le capitaine
Alatriste. Il s’agit davantage de raconter une vie au cinéma que
d’adapter une oeuvre littéraire… Comment avez-vous abordé
l’écriture du scénario ?
C’est effectivement là que résidait le vrai défi du film. Arturo
Pérez-Reverte, l’auteur des livres, m’avait même parlé de
certains éléments de ses romans suivants, dont la mort du
capitaine. Le coeur du problème réside dans la narration,
même s’il ne s’agit pas de transférer tous les détails des livres
sous forme d’images. Quand j’ai montré le scénario à Arturo,
il l’a aimé. C’était bon signe. Il m’a dit qu’il aimait beaucoup
l’esprit.
Enormément de gens ont lu les romans, Alastriste est un personnage
très connu et très aimé… Est-ce un problème de porter au cinéma
un héros de la littérature si populaire ?
Il y a une certaine partie du public qui est prêt à aller le voir
au cinéma et à l’aimer sous cette forme. Chacun a une vision
personnelle, et en tant que cinéaste, je savais dès le départ
que je ne pourrais pas plaire à tout le monde. C’est le danger
quand on choisit un sujet aussi connu.
Viggo Mortensen peut se montrer troublant, dérangeant. Est-il
un bon capitaine Alatriste ?
C’est un immense capitaine Alatriste ! Quels que soient ses
films, ses rôles, il m’enchante. Pour celui d’Alatriste, il avait
l’âge, le professionnalisme, le regard, le physique… et il est
l’un des rares acteurs capables de jouer les héros d’action avec
une réelle profondeur.
Vingt millions de dollars de budget, est-ce un autre challenge ?
Pour l’Espagne, c’est colossal, mais pour d’autres films, dans
d’autres pays, ce n’est pas si énorme. Pour moi, c’est une
responsabilité. C’est un cas particulier, parce que la force
d’Alatriste vous entraîne avec elle, elle vous donne confiance.
L’une des difficultés était de dépeindre l’Espagne de cette
époque, le XVIIe siècle. C’était alors un empire assez semblable
à ce que sont les Etats-Unis de nos jours. Mais le film parle
aussi du délabrement de cette nation arrogante, et du présent.
L’Histoire est cyclique.
Comment définiriez-vous Alatriste ?
C’est un aventurier contemporain, un solitaire qui affronte
le monde et a cependant son propre code d’honneur. C’est
un exemple, à sa manière. Entre le bien et le mal, l’héroïsme
et la misère…
Tous les grands films reposent sur des personnages qui vivent
dans des extrêmes, du bien ou du mal. Peut-être pour éviter
que les spectateurs ne s’ennuient !
Est-ce diffile de faire un film en costumes en Espagne ?
C’est compliqué, mais c’est avant tout une question de budget.
Il y a des films historiques français ou anglais, sans oublier
les américains, qui sont excellents aussi.
CAPITAINE ALATRISTE se rapproche-t-il de CYRANO
ou de LA REINE MARGOT, ou davantage des TROIS
MOUSQUETAIRES ?
CYRANO avait une mise en scène fantastique. CAPITAINE
ALATRISTE est très loin des TROIS MOUSQUETAIRES
parce qu’Alatriste n’a pas ce style du bretteur talentueux et
flamboyant.
Je ne voulais pas faire un film à grand spectacle. Je voulais
faire plus que ça ! Pas un film philosophique, ce serait
prétentieux, mais un film de personnages. L’Espagne du
XVIIe siècle avait une dimension de confusion et de fausseté
qui n’est pas sans rappeler notre époque…
Entretien avec Arturo Pérez-Reverte
Dans ses dernières aventures, notamment dans Le Gentilhomme
au pourpoint jaune, le célèbre capitaine Alatriste ne brandit
pas une épée mais une faux. Il frappe à gauche, à droite, au
milieu, il blesse, il tue - même quelques-uns de ses amis. Que lui
arrive-t-il ?
Il est dans une rage folle. Le temps a passé et le capitaine a
vieilli, il est plus lucide et réalise que le pays est plein de
mécréants. Etre lucide et espagnol est une malédiction, et
cela engendre une colère noire… qui est tout aussi valable
au XXIe siècle qu’elle l’était au XVIIe. En ce sens, Alatriste est
très espagnol. Il bout du ressentiment d’un homme lucide
qui regarde autour de lui et voit son pays baigner dans la
fange. Au XVIIe siècle, une telle colère s’exprimait aisément
par l’acte de tuer. C’était facile de tuer, et le prix à payer était
très faible. Dans ce livre, Alatriste évacue sa frustration en
tuant. Il révèle sa facette sombre, trouble, sale. Néanmoins,
en tant qu’auteur - je ne peux pas parler pour le lecteur,
seulement en tant qu’écrivain - je ne peux pas ne pas l’aimer.
Alatriste est-il toujours l’ami que vous auriez rêvé d’avoir ?
Bien sûr ! Je pense à ce type d’amitié où l’on peut s’installer
dans un bar sans dire un mot, être là simplement aux côtés
d’un homme avec qui on a vécu des expériences qui vous
ont secoués tous les deux, sans rien dire. J’ai eu une de ces
amitiés à Beyrouth. Vous sirotez votre boisson, vous savez
tous les deux, sans avoir besoin de le dire, ce que vous avez
traversé ensemble. Il est inutile de parler, vous pourriez même
aller jusqu’à l’ivresse en silence. Je me souviens davantage des
silences de mes amis que de leurs paroles. D’une certaine
façon, avec Alatriste, j’ai construit fictivement un ami dont
j’apprécie la compagnie, mais qui est aussi la synthèse de tous
les amis que j’ai eus, et que j’ai encore.
De tous les livres de la série des aventures du capitaine Alatriste,
Le Gentilhomme au pourpoint jaune est celui qui contient
la critique littéraire la plus virulente. On pourrait presque le
lire comme un essai sur la littérature espagnole au XVIIe siècle.
Il commence par une représentation de «La huerta de Juan
Fernández» (Le verger de Juan Fernández), une pièce de Tirso
de Molina, qui vous permet de faire un commentaire sur le
théâtre de l’époque : Lope de Vega était alors au sommet de sa
gloire, Tirso de Molina commençait à se faire un nom et Calderón
émergeait…
A travers les aventures du capitaine Alatriste, je voulais faire
le portrait de l’Espagne de l’Âge d’or, qui n’est pas si éloignée
de notre Espagne contemporaine. Nous sommes ce que nous
sommes parce que nous étions ce que nous étions : une bande
de bâtards et une bande de types formidables. Les deux à la
fois, la lumière et l’ombre. Le premier livre parle de politique,
le deuxième de l’Inquisition, le troisième de la guerre des
Flandres, le quatrième de l’or des Amériques, et le cinquième
du théâtre. Le sixième a pour thème la peinture. Petit à petit,
je trace pour le lecteur un panorama complet de notre histoire,
tout au long d’un siècle qui nous a marqués très profondément.
Pour le meilleur et pour le pire, mais surtout pour le pire.
Lorsqu’on lit les livres de la série, on se dit que nos enfants
pourraient étudier l’histoire et la littérature espagnoles à l’école
en s’appuyant sur vos textes…
C’est effectivement déjà le cas dans plusieurs écoles en Espagne.
Parfois ils utilisent mes livres sur Alatriste en Histoire, parfois
en Littérature et même parfois comme base pour une leçon
de morale ! Plus de 10 000 enfants ont suivi une sorte de
cours que nous avons mis au point, mon éditeur, Alfaguara,
et moi, sur les aventures d’Alatriste. En fait, c’était mon but
à l’origine. J’ai écrit ces livres pour expliquer notre histoire à la génération de ma fille. Les enfants d’aujourd’hui sont privés
de leur mémoire. Ce pays est tellement déconcertant… Sans
mémoire, il n’y a aucun moyen d’en comprendre les raisons.
Sans mémoire, rien n’a de sens : les langues, les races, les
haines, les guerres civiles, les luttes et les vengeances
fratricides… Ce pays est infesté par la traîtrise de Caïn qui,
selon toutes les sources, était espagnol. Si vous privez un
enfant de son histoire, vous le laissez sans la moindre
explication de son monde. Sans mémoire, les enfants de
Catalogne, du pays basque, de l’Andalousie et de l’Extrémadure
n’auront rien, ou si peu, en commun. Alors, nous nous
disperserons.
Vous avez parlé au cours d’une précédente interview de «certaines
valeurs du XVIIe siècle que nous avons laissées de côté». Quelles
sont-elles ?
Déjà, les vertus sociales. Au XVIIe siècle, les gens allaient au
théâtre. Le menu peuple, la populace et même la canaille,
tous allaient au théâtre. Ils voulaient imiter les bonnes manières,
ils voulaient avoir l’air d’être cultivés et éduqués. De nos jours,
nous faisons assaut de vulgarité. Les rustres qui nous
gouvernent sont communs, illettrés et en plus, ils en tirent
une fierté, ils étalent leur manque de culture. C’est cela que
nous avons perdu. Avant, les gens s’entretuaient à l’entrée
des théâtres pour avoir une place. A présent, ils regardent une
télé daubique, des programmes comme «Salsa Rosa» ou
«Crónicas marcianas». C’est cela qui a changé.
Revenons à votre critique de la littérature du XVIIe siècle. Dans
votre cinquième roman, Francisco de Quevedo continue à être
un personnage positif. Vous l’aimez beaucoup…
Enormément. Quevedo est un poète extraordinaire, avec une
humanité exceptionnelle, mais qui était aussi rusé, plein de
traîtrise et très imparfait. Quevedo décrit parfaitement la
nature espagnole. Lisez ses poèmes, et vous verrez qu’il vous
parle de l’Espagne d’aujourd’hui : le désir d’impressionner,
le mépris pour le travail difficile, le manque de solidarité, le
ressentiment, le désir de posséder - un bel attelage hier ; une
Audi, une BMW ou une Mercedes aujourd’hui… En lisant
Quevedo, j’ai appris beaucoup sur moi-même en tant
qu’Espagnol, et sur le peuple espagnol en général. C’est
pourquoi j’en ai fait un ami d’Alatriste.
Bien que Góngora soit un personnage négatif dans vos romans,
vous lui rendez hommage en écrivant dans le cinquième que
«Góngora et Quevedo ont rénové la langue castillane, en la
dotant d’un style littéraire richement élaboré et en l’imprégnant
d’élégants traits d’esprit.»
J’admire Góngora comme Quevedo, mais il faut faire un
choix. Je pourrais être l’ami de Quevedo, pas celui de Góngora.
Ce dernier était un snob et il n’a eu que ce qu’il méritait.
C’était un grand poète, mais un être humain minable. J’aurais
préféré me saouler et aller au bordel avec Quevedo !
Dans Le Gentilhomme au pourpoint jaune, Cervantes
apparaît également. Il était déjà mort en 1626, l’année où se
déroule l’histoire de ce livre, et il continue à être sous-estimé. Il
y a un moment où Lope de Vega «hausse un sourcil dédaigneux»
lorsque la personne avec qui il converse dit que «Don Quichotte
n’est pas un aussi mauvais roman que cela.»
Cervantes était tenu en très basse estime. A cette époque, le
roman était une chose destinée aux servantes, du pur
divertissement dans le style des romances de Corín Tellado.
C’était la poésie qui vous valait le prestige, et le théâtre qui
vous apportait l’argent. Et puisque dans ce pays personne
n’est jamais content, Lope, qui était un dramaturge à succès,
voulait être considéré comme un poète, mais il n’a pas réussi.
Góngora, qui était un grand poète, voulait être dramaturge,
mais n’a pas réussi, et Cervantes voulait être un poète et un
dramaturge, mais il n’a pas réussi non plus. Pauvre Cervantes, il n’a eu ni argent en tant qu’auteur de théâtre, ni prestige en
tant que poète, et il était par conséquent méprisé. Aux yeux
de ses contemporains, c’était un romancier à deux sous et il
est mort dans la misère.
Une notion qui réapparaît dans ce livre est «quel bon vassal il
aurait été s’il avait eu un bon maître.»
Cette phrase de l’auteur anonyme du «Poème du Cid» (la plus
vieille chanson de geste de la littérature espagnole ayant pu
être conservée) est à mon sens celle qui définit le mieux
l’Espagnol. C’est toute l’Histoire de l’Espagne en quelques
mots.
L’Espagne est un pays qui a engendré des gens excellents et
nobles d’âme, prêts à se sacrifier, mais il y a toujours eu un
prêtre fanatique, un ministre corrompu ou un monarque
inepte pour les faire emprisonner, brûler sur le bûcher ou les
réduire à la misère. Depuis le Concile de Trente jusqu’à
aujourd’hui, ce pays n’a pas eu de chance avec ses dirigeants,
sauf en de très rares occasions.
Ce roman se déroule 17 ans après la défaite décisive de Rocroi
lors de la guerre de Trente ans - ce moment où«sur l’empire espagnol
le soleil ne se couchait jamais, mais était à présent sur le point
de le faire». Vous maintenez que nous avons fait trop d’autoflagellation
au sujet de notre empire…
Il y a eu deux positions politiques. Nous avons eu un passé
impérialiste sous Franco, avec les jougs et les flèches, les
régiments d’infanterie, les héros de Lepanto, Pavie, Saint
Quentin et Otumba, Dieu, la Vierge Marie et Saint Jacques
le Matamore, le tueur de Maures… L’époque des «on est les
meilleurs», «on est la race élue»… Et puis il y a eu le revers
de la médaille, les «nous étions complètement nuls» aux yeux
des Anglais ou des Allemands, les «adoptons le point de vue
de nos ennemis historiques»… Nous sommes passés de la
gloire à la flagellation, mais nous n’avons jamais pratiqué
l’exercice objectif consistant à dire «nous avons un passé
trouble, oui nous avons été inquisiteurs, mais nous avons
aussi été beaucoup d’autres choses.»
Comme quoi, par exemple ?
Allons ! Il y a quand même quatre cents millions de personnes
qui parlent un truc qui s’appelle la langue espagnole ! Nous
avons été Cervantes, Velázquez, Lope de Aguirre… Nous
avons été une grande puissance mondiale. L’Espagne a pu
faire ce qu’elle voulait de l’Europe, de sorte que l’Europe a
cherché à lui tenir tête. Les Anglais et les Américains écrivent
des romans et font des films sur des pirates et des colonisateurs,
les Espagnols ne le font pas. Nous avons posé une pierre
tombale sur notre passé. Nous en sommes venus à en avoir
honte - et ça, ça ne s’est jamais produit chez aucun des autres
pays d’Europe. Regarder notre passé à travers le prisme du
«politiquement correct» est stupide. Vous ne pouvez pas
regarder la conquête de l’Amérique ou la guerre des Flandres
à travers ce prisme. C’était un monde différent, et on ne peut
pas appliquer le critère du politiquement correct cher à notre
XXIe siècle au monde des XVe, XVIe et XVIIe siècles. Les valeurs
étaient différentes, et même ainsi, Bartolomé de las Casas est
apparu (fils d’un des compagnons de voyage de Christophe
Colomb, qui a pris le parti des Indiens contre la politique de
conquête des Espagnols les réduisant à l’esclavage). Si vous
examinez l’Espagne dans le contexte, aux côtés de l’Angleterre,
la France et tous les autres qui ont joué le même jeu avec les
mêmes règles, vous verrez que nous étions simplement comme
les autres, tous les autres, ni meilleurs ni pires. Nous avons
seulement été malchanceux.
Comment cela, malchanceux ?
Alors que les peuples du Nord optaient pour un Dieu pratique,
moderne, qui permettait le commerce et donc, le progrès,
nous sommes restés bloqués par un Dieu réactionnaire, trouble,
fruste, un Dieu de la sacristie et du confessionnal, un Dieu
dont les prêtres vous disent quoi faire. Les prêtres ont fait
tellement de mal ! Il y a toujours eu un prêtre à la droite de
tous les rois, murmurant à leur oreille qui devait être brûlé.
Ce Dieu nous a écrasés purement et simplement.
Revenons au Gentilhomme au pourpoint jaune. Un des
principaux protagonistes est une femme. Alatriste a une liaison
avec une comédienne, María de Castro, dont le roi, Philippe IV,
s’est lui aussi entiché. C’est là que les ennuis commencent…
C’est un fait historique. Ce roi rendait fréquemment visite
aux filles de cuisine, servantes, femmes de chambre,
comédiennes et prostituées. C’était un coureur.
C’est le même monarque que celui du Roi ébahi de Gonzalo
Torrente Ballester…
C’est bien lui. Je n’ai pas eu besoin de tordre l’Histoire pour
écrire la mienne ! María de Castro, la comédienne, n’a jamais
existé, c’est une création de ma part. Mais elle m’a été inspirée
par La Calderona, qui elle, a existé, et a eu un enfant du roi.
Cela ouvre la porte à une nouvelle réflexion sur les femmes.
J’ai toujours vu les femmes comme des soldats perdus en territoire
ennemi, dans un monde hostile, un monde d’hommes gouverné
par les règles des hommes. A cette époque, les seules armes dont
elles disposaient étaient leur beauté et leur intelligence, et avec
ces armes, soit elles triomphaient, soient elles couraient à leur
perte. C’était très dur. Elles n’avaient pas d’arrière-garde sur
laquelle se reposer. C’est ce qui rend intéressant de voir comment
les femmes se battaient en ce temps-là. C’étaient des survivantes.
Un autre des thèmes de ce roman, tellement pertinent vis-à vis
des affaires actuelles, est de savoir si Iñigo Balboa, le jeune écuyer
d’Alatriste, est «basque ou espagnol». N’était-ce pas une
contradiction à l’époque ?
Sabino Arana a inventé la «patrie basque» - la patrie basque,
voyez-vous, parce que le peuple basque a toujours existé et
est digne de respect. Et d’autres individus, moitié idiots et
moitié escrocs, ont utilisé cette notion à leurs propres fins.
Jusque-là, les Basques n’avaient jamais remis en question leur
appartenance à l’Espagne. Ils étaient différents, comme le sont
les Catalans et les Galiciens, mais ils n’avaient jamais remis
en question qui ils étaient. J’ai étudié quantité de textes
historiques et j’ai découvert beaucoup de noms basques dans
les Flandres, en Amérique et aux Philippines. L’histoire de
l’Espagne a été forgée dans une large mesure par les Basques,
et je fais ici référence à Elcano, Churruca, Legazpi, entre autres.
Ils étaient basques et espagnols, il n’y avait pas de contradiction
là-dedans. Il y en a maintenant quand ils réécrivent l’Histoire
pour dire le contraire. Je m’élève contre cela en faisant d’Iñigo
Balboa un Basque et un Espagnol. Ce qu’ils étaient vraiment.
Mais il est vrai également que, sous les Bourbons, pour ne pas
dire sous Franco, l’idée de la pluralité de l’Espagne était niée.
Cette pluralité qui vous permet, comme c’était courant au XVIe
et au XVIIe siècle, d’utiliser le terme pluriel «las Españas».
J’ai toujours parlé des «Espagnes» au pluriel. L’Espagne est un
jardin public fait de plein d’Espagnols. L’Espagne, en tant que
telle, n’existe pas ; l’Espagne est un lieu dans lequel beaucoup
de races, beaucoup de langues, beaucoup de religions, beaucoup
de peuples qui partageaient une histoire commune, ont convergé.
Ce que nous avons en commun est appelé «Espagne», mais
cette Espagne-là est faite de beaucoup d’autres «Espagnes» :
l’Espagne catalane, l’Espagne catalo-aragonaise, l’Espagne basque,
l’Espagne de Galice, l’Espagne castillane, l’Espagne arabe,
l’Espagne andalouse…. Et toutes ces «Espagnes» constituent
ensemble l’Espagne. C’est de la vieille histoire : le régime de
Franco a nié ces «Espagnes». Mais c’est justement pour cette
raison que j’utilise alternativement le singulier et le pluriel,
«España» et «las Españas». Je ne parle pas d’une Espagne unitaire
et centraliste. Je parle d’une Espagne faite de gens très différents
qui parfois se sont entretués et parfois se sont unis pour tuer
d’autres gens.
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