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Les faits
En 1999, les énormes manifestations qui se sont déroulées
à Seattle contre l’Organisation Mondiale du Commerce ont
marqué une étape fondatrice dans la lutte altermondialiste
et dans sa reconnaissance au niveau planétaire. Les défilés
en faveur d’un commerce équitable et l’opposition massive
au libre-échange souvent synonyme de recherche de profit
au mépris de toutes valeurs humanistes ont fait l’effet d’une
bombe. Leur intense couverture médiatique leur a donné
une résonance mondiale.
Depuis sa création en 1995, l’OMC provoque régulièrement
la polémique. Beaucoup dénoncent l’illégitimité des
prérogatives que cette organisation s’octroie. Elle ne dispose
en effet d’aucune légitimité élective pour décider en lieu et
place des peuples, des nations et des Etats. On lui reproche
de ne pas prendre en compte la dimension sociale des
échanges en matière d’emplois, de droits, de maîtrise
technologique ou de formation, et de ne pas se soucier de
protection de l’environnement.
Du 30 novembre au 3 décembre 1999, à Seattle, se tenait
la troisième Conférence réunissant 133 pays membres de
l’OMC. Deux nouveaux pays étaient accueillis à cette
occasion : la Chine et la Russie. Ce sommet, destiné à ouvrir
un cycle de négociations globales visant à ouvrir davantage
les marchés des biens, des services et des produits agricoles
à l’aube du troisième millénaire, constituait la plus grande
conférence internationale du commerce jamais tenue. Plus
d’un millier d’organisations non gouvernementales étaient
présentes sur les lieux, organismes de défense des
consommateurs, alliances rurales, réseaux alternatifs,
associations de défense de l’environnement ou de la diversité
culturelle et sociale.
L’ampleur des manifestations empêcha la tenue de la
première journée des réunions de l’OMC. Mais malgré le
pacifisme affiché des rassemblements protestataires, une
poignée de provocateurs a suffi à déclencher l’intervention
brutale des forces de police anti-émeutes. L’état d’urgence
et le couvre-feu furent même décrétés. Les images de ces
événements diffusées dans le monde entier ont
spectaculairement inauguré la médiatisation de la lutte
antimondialiste.
La bataille
En 1999, j’ai regardé à la télévision, chez moi à Dublin, les
émeutes de Seattle qui ont éclaté pendant ce qui allait être
la première conférence de l’Organisation Mondiale du
Commerce se déroulant sur le sol américain. En dehors du
fait que la violence faisait rage dans les rues, je n’ai d’abord
pas très bien compris pourquoi les gens manifestaient.
Même si depuis 1997 j’étais bien plus conscient de la rapide
dégradation de notre environnement, je ne m’intéressais
pas vraiment à la politique en 1999. L’Organisation Mondiale
du Commerce ne signifiait rien pour moi et les émeutes
terminées, j’ai vite oublié ces événements.
Même si j’en apprenais chaque jour un peu plus, je n’avais
pas encore établi de relation entre la politique, la
mondialisation et les problèmes environnementaux de notre
planète. Je ne voyais encore que les conséquences directes
et néfastes de l’activité humaine un peu partout sur notre
planète. Peu de temps après et notamment grâce aux
émeutes de Seattle, j’ai commencé à envisager les choses
sous un angle plus large et intégré le concept de
mondialisation dans ma réflexion sur le monde.
Je jouais déjà dans des films depuis plusieurs années quand
j’ai eu l’idée d’écrire une histoire basée sur des faits réels.
J’ai laissé l’idée germer pendant de nombreuses années
tout en continuant d’étudier la mondialisation. Un jour, en
2002, j’ai acheté un livre d’Anita Roddick, la créatrice des
magasins Body Shop, dont le titre était «Take it personally».
Avec des mots simples et des exemples concrets, elle
expliquait ce qu’était la mondialisation. Il y avait dans ses
pages des photos de la «Bataille de Seattle» qui ont frappé
mon imagination. Je suis allé sur Internet pour trouver plus
d’informations sur cet événement et je me suis alors
vaguement souvenu avoir vu tout cela à la télévision.Après
avoir passé quatre heures à lire un nombre incalculable de
pages, j’ai eu pour la première fois le sentiment d’avoir
trouvé l’histoire et le sujet de mon film. En faisant des
recherches sur ces cinq journées de 1999, j’ai d’abord réalisé
que les médias ne nous avaient montré qu’une toute petite
partie de ce qui s’était passé. Je ne savais presque rien sur
l’OMC. Je ne savais pas non plus comment des milliers de
manifestants non-violents avaient fait échouer la réunion
ni pourquoi ils manifestaient. Au lieu de nous informer, je
me suis aperçu que les médias n’avaient fait que montrer
les combats entre la police et les antimondialistes, et les
dégâts causés par des anarchistes dans le centre-ville qui ont obligé les autorités à déclarer l’état d’urgence.
Ce que j’ai appris sur ces événements m’a aidé à construire mon histoire. Afin de montrer comment le message des
manifestants s’était perdu derrière le spectacle de la violence et des combats, j’allais par exemple avoir besoin d’une
journaliste pour représenter les médias, ainsi que de personnages faisant partie des manifestants et des anarchistes. Je
savais que mon film allait prendre la forme d’un commentaire sur le fait qu’aujourd’hui, les médias préfèrent bien souvent
le spectacle à l’information. Pendant les dix-huit mois qui ont suivi, j’ai lu tous les livres et regardé tous les documentaires
qui parlaient de la mondialisation avant de commencer l’écriture de mon scénario. Le plus difficile pendant ce processus a été de faire le tri entre les sujets que j’allais aborder et
ceux que j’allais laisser de côté. Bien que la mondialisation
soit passée au second plan derrière la «guerre contre la
terreur» et la guerre en Irak, elle est à mon sens l’enjeu le
plus important de notre époque et le restera longtemps
après que nos problèmes actuels seront réglés. Le commerce
étant au coeur des activités des hommes, la mondialisation
est intimement liée à tous les aspects de notre vie. C’est
un sujet extrêmement vaste et le défi était pour moi d’en
donner une vision globale dans un seul et unique film.
C’est une des raisons qui m’ont poussé à créer un ensemble
de personnages représentatifs des idées et des points de
vue que je voulais développer et montrer au public. J’ai
aussi choisi cette structure d’ensemble en raison de la nature
même du mouvement de protestation, qu’on a appelé
«Mouvement des Mouvements» en raison de la diversité de
ses manifestants. Certains manifestaient pour les droits des
travailleurs, d’autres pour les droits environnementaux,
l’accès aux soins médicaux, le droit à une nourriture saine,
la propreté de l’air, les espèces en danger, et bien d’autres
sujets tous menacés par le programme de l’OMC. Avec tous
ces groupes unis par une menace commune et Internet (un
moyen de communication encore nouveau en 1999), j’avais
le sentiment que cette histoire devait être racontée par une
mosaïque de personnages tous très différents les uns des
autres. La démocratie est le fondement de la nation
américaine, et ces événements ont montré ses limites face
à certaines situations. De la même façon, nous avons pu
constater les limites du concept de liberté de la presse, un
autre fondement de cette nation, étant donné la manière
dont les médias nous informent aujourd’hui. Une autre difficulté a été de trouver des informations sur
ce qui s’est passé à l’intérieur même des réunions
ministérielles de l’OMC à Seattle. On pouvait lire partout des
articles sur les conséquences positives ou négatives de
cette organisation, mais très peu de choses sur ce qui se
passait pendant ses réunions. Pour contourner ce problème,
j’ai créé les personnages d’Abasi, le délégué africain, et de
Maric, un docteur de l’organisation non-gouvernementale
Médecins sans Frontières, pour donner une idée de ce qui
se passe dans le monde très fermé de l’OMC. Ils me
permettaient aussi de créer à l’image un contraste fort entre
l’agitation des rues de Seattle et les luttes internes qui font
rage pendant les réunions de l’organisation. Ces deux
personnages permettent d’aborder des problèmes dont on
accuse l’OMC d’être responsable. Avec Maric, j’ai aussi
montré que de nombreux représentants n’ont pas pu assister
aux réunions parce qu’ils étaient retenus dans leurs hôtels
par les manifestants qui étaient animés des mêmes idéaux
et du même souci de créer un monde meilleur.
La plupart des personnages du film ont été inventés de
toutes pièces, mais les événements dont ils sont témoins
ont vraiment eu lieu. Comme j’avais en tête d’insérer des
images d’archives, j’ai restreint le cadre de mon histoire à
ces cinq jours qu’on a appelés la «Bataille de Seattle».
Le film exprime une certaine opinion dans la mesure où j’ai
choisi de me concentrer sur certains sujets, mais je voulais
montrer ce qui s’était passé selon différentes perspectives.
Les images de l’époque sont un témoignage très fort sur la
façon dont la police a réagi, sur ce qu’ont fait les anarchistes,
et sur la manière dont les manifestants de tous bords ont
mené leurs actions. Je m’en suis beaucoup inspiré pour
montrer avec le plus de vérité et de précision possible les
événements les plus importants de ces cinq jours. Je voulais
rester au plus près de la réalité parce que je savais que d’une certaine façon, le film allait être la reconstitution d’un
événement mondial destinée à réveiller son souvenir dans
notre mémoire collective.
J’étais très excité par cette histoire parce que j’y voyais
l’occasion de montrer aux spectateurs, et en particulier aux
Américains, un événement que beaucoup ont oublié ou dont
ils n’ont même jamais entendu parler. En sortant de la salle,
j’espère qu’ils se demanderont pourquoi leur souvenir de
cet événement est complètement différent de ce qu’ils ont
vu dans le film. J’espère qu’ils se demanderont pourquoi
ils n’ont jamais vraiment été informés de ce qui se déroulait
à Seattle.
Ce qui s’est passé a marqué un grand moment de l’histoire
des Etats-Unis et a fait voler en éclats le stéréotype de
l’Américain apathique et indifférent au monde qui l’entoure.
Cela a aussi été une petite victoire contre ce que beaucoup
voient comme une organisation corporatiste invincible qui
dirige et détruit notre monde. Pour moi, il était important de
montrer que l’espoir et la détermination avaient permis à
quelques individus de contrer les intérêts de grands groupes
internationaux. Même si nous pouvons nous demander si
la protestation peut encore changer les choses, la «Bataille
de Seattle» a prouvé que la voix de chacun avait maintenant
son importance.
Je voulais aussi explorer les notions de violence et de nonviolence
avec des personnages manifestants et d’autres
faisant partie des anarchistes. Aujourd’hui, tous ceux qui
détruisent des biens sont considérés comme des individus
violents. Pour moi, les choses sont loin d’être aussi simples,
j’en veux pour exemple les activistes des droits des animaux
qui sont considérés comme des «éco-terroristes» alors qu’ils
agissent par compassion. De la même façon, on parlait en
1999 d’un mouvement «antimondialiste», un terme assez
négatif puisque le seul souci des manifestants était de
construire un monde meilleur. Avec BATAILLE A SEATTLE,
je voulais dénoncer cet amalgame qui a été fait entre action
et violence, notamment à cause des médias qui ont préféré
montrer des images de violence plutôt que la grande masse
des manifestants non-violents.
BATAILLE A SEATTLE montre au public ce qu’est l’action
politique et citoyenne. Dans les médias d’aujourd’hui, on
ne voit plus les manifestations que sous l’angle du spectacle,
avec des idéalistes et des casseurs. Malheureusement, à
force de répandre ces images, la plupart des gens pensent
vraiment que les manifestants sont tous soit des idéalistes,
soit des casseurs. Avec ce film, je voulais rétablir la vérité
et montrer que les manifestants étaient des gens sérieux
qui ont passé des mois à préparer leurs actions pour stopper
une des plus grandes organisations mondiales et bloquer
toute la ville de Seattle. Les gens peuvent penser que c’est
irresponsable, mais on ne peut nier l’intelligence et la passion
qui animent tous ces activistes. Pour moi, au-delà de son
contenu politique, BATAILLE A SEATTLE est aussi et surtout
un film sur la condition humaine.
Le tournage
BATAILLE A SEATTLE a été tourné en 29 jours, en majeure
partie à Vancouver. Seuls deux jours de tournage se sont
déroulés à Seattle. Notre modeste budget n’a pas simplifié le tournage et souvent, nous ne pouvions pas nous permettre
de bloquer un quartier ou de filmer à certains endroits. La
plupart du temps, nous ne pouvions nous offrir qu’une seule
rue dans laquelle nous tournions plusieurs scènes censées
se dérouler à différents endroits. Il nous arrivait de tourner
une scène en remontant la rue, une autre en la descendant,
ou encore de placer des caméras sous différents angles pour
donner l’impression que ce n’était jamais le même lieu.
En plus de ce problème, nous ne disposions que de peu de
figurants, mais grâce à l’habileté de Barry Ackroyd, notre
directeur photo, cela ne nous a pas gênés. Très tôt, nous
avons décidé de filmer la plupart du temps avec de longues
focales. Pour que nos cinquante figurants aient l’air d’être
plus de cinq cents, nous avons écarté les objectifs grands
angles et préféré les plans serrés. Nous avons aussi inséré
dans le film de vraies images des manifestations et filmé
caméra au poing pour obtenir le même style d’images. Pour
les caméras, nous avons choisi de travailler avec la nouvelle
Arri Super 16mm qui est très légère afin de faciliter nos
déplacements pendant les scènes en pleine foule. Nous
avons aussi opté pour un grain d’image plus prononcé qui
rappelle l’image vidéo des Betacam SP utilisées en 1999.
Le tournage a ressemblé à une sorte d’opération militaire.
Notre premier assistant réalisateur était un ancien de l’armée
canadienne et il nous a bien aidés à respecter un planning
de tournage très serré. Certains jours, nous tournions jusqu’à
sept pages du scénario avec huit acteurs différents. Je crois
que notre record a été de seize mises en place différentes
en une heure et quart. Comme nous étions en hiver, nous
ne disposions que de huit heures par jour pour les extérieurs.
Nous faisions donc nos journées de travail «à la française»,
huit heures d’une traite, sans faire de pause pour manger
- à la place nous avions un buffet pour grignoter entre deux
prises. Cette obligation d’aller vite a influencé notre façon
de travailler, nous avions par exemple toujours deux caméras
pour gagner du temps, et parfois même trois pour les
séquences avec beaucoup d’acteurs. Je me souviens par
exemple très bien de celle que nous avons tournée au
Westlake Center. Presque tous les acteurs étaient sur le
plateau. Chacun d’entre eux devait être filmé et je courais
d’un endroit à un autre pour diriger plusieurs scènes en
même temps. Par chance, Barry Ackroyd parvenait à éclairer
parfaitement chaque scène en moins de quinze minutes.
La plupart des acteurs ont trouvé notre façon de tourner
très libératrice. Parce que nous filmions avec des longues
focales au milieu de la foule, ils ignoraient souvent s’ils
étaient dans le cadre ou non. Cela leur donnait la liberté de
vivre la scène sans se soucier des caméras que Barry laissait
parfois tourner entre les prises pour saisir tout le monde au
naturel. Pour obtenir des images semblables à celles tournées en
1999, nous avons aussi utilisé des objectifs à focale variable
afin de permettre au cadreur de s’éloigner à l’occasion de
l’acteur principal pour filmer ce qui pouvait retenir son
attention. Au début, les cameramen et les cadreurs chargés
de faire le point n’étaient pas très à l’aise avec cette approche
inhabituelle parce qu’ils redoutaient de faire des erreurs de
mise au point, mais Barry les a rassurés en expliquant que
l’objectif n’était pas d’obtenir des images parfaites mais
réalistes, et qu’ils ne devaient se soucier que de saisir ce
qui était le plus intéressant, même avec une image un peu
floue. La réalité n’est jamais parfaite !
Après avoir déterminé la mise en place de base de chaque
scène et les angles de prises de vues, les acteurs et les
techniciens étaient libres d’interagir avec tout ce qui pouvait
se produire au cours de la scène. Quand nous avions des
foules de figurants avec au milieu nos acteurs principaux,
c’était toujours très intéressant parce que leur spontanéité
les poussait à faire à chaque prise quelque chose de différent.
Plusieurs films ont été pour moi des sources d’inspiration :
NETWORK : MAIN BASSE SUR LA TELEVISION, LA BATAILLE
D’ALGER, Z, A CAUSE D’UN ASSASSINAT, MISSING PORTES
DISPARUS, et d’autres films plus contemporains comme
REVELATIONS, BLOODY SUNDAY et VOL 93. MEDIUM COOL,
du légendaire directeur photo et réalisateur Haskell Wexler,
m’a aussi beaucoup inspiré. Ce film parle des émeutes
démocratiques de 1968. Les événements de Seattle ont été
la première grande mobilisation de masse depuis ces émeutes
de 68. J’ai d’ailleurs écrit quelques répliques pour le personnage de Jean, une journaliste, à ce sujet. Un jour, en
expliquant à Barry Ackroyd que j’avais besoin de vraies
images des émeutes de 1968, il m’a dit qu’il connaissait
très bien Haskell Wexler et qu’il allait lui demander si nous
pouvions utiliser des séquences de son film. Une semaine
plus tard, Haskell donnait son accord et venait en personne
pour tenir notre troisième caméra le jour où nous avons
tourné à Westlake. En milieu de journée, nous lui avons donné
une petite caméra vidéo et nous lui avons demandé de jouer
son propre rôle. Quand on regarde bien le film, on le voit
filmer la manifestation en évitant les gaz lacrymogènes !
Pendant les 29 jours qu’a duré le tournage, nous avons subi
la plus grosse averse de novembre et la plus importante
tempête de neige de l’histoire de Vancouver. Le dernier jour
de tournage a même failli être annulé en raison d’un orage
gigantesque qui menaçait d’éclater à tout moment. Nous
devions encore tourner une scène sur le toit d’un parking
de dix étages avec deux acteurs et une grue de six mètres.
Nous avons discuté entre nous pour savoir si c’était faisable
dans de telles conditions, mais en raison de la disponibilité
des acteurs et de Noël qui arrivait à grands pas, nous n’avions
pas le choix. Nous avons donc décidé de faire de notre mieux
en croisant les doigts. Au final tout s’est très bien passé, la
couverture nuageuse était même exactement semblable à
celle des images d’archives que nous avons ajoutées. J’ai
quitté Vancouver le lendemain. Quelques heures plus tard,
une tempête sans précédent s’abattait sur la ville...
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