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A propos du film
Comme dans tous les films de David Cronenberg, les questions de point de vue et d’identité sont déterminantes et même
structurantes. Il semblerait qu’après A History of Violence, nous nous trouvions de nouveau dans une sorte d’étude de la
«famille».
Il y en a, ici, une grande quantité. Les familles peuvent être fondées sur le sang : celle que forment Semyon et Kirill l’est, aux
deux sens du terme, car c’est à la fois une famille criminelle, mais aussi «nucléaire». Il y a une famille recomposée : celle où
l’on trouve Anna, sa mère et son oncle, où l’orpheline mystérieuse pourra peut-être trouver sa place. Et enfin une famille d’une
autre nature, celle de vori v’zakone, famille «choisie», clan criminel avec ses valeurs et ses rites. Suprême ironie, pour entrer
dans cette «organisation» on doit abjurer sa famille biologique, l’insulter même, comme on le verra dans la scène de l’initiation
où Nikolaï dira : «Je n’ai ni père ni mère ; je suis déjà mort.» Mais dès qu’il est «initié», il appellera son patron «papa» !
A l’origine, les sociétés criminelles russes étaient
souvent appelées «bratva» (fraternité), elles répondaient à des lois internes au milieu, et en particulier au milieu carcéral ou
concentrationnaire. Certes, les liens familiaux finissent toujours par
réapparaître, mais on imagine que c’est dans l’inhumaine solitude, dans la sauvagerie glacée des camps et des geôles russes, que ces mafias
implacables se sont forgées. Et pour se séparer du commun des mortels, les vori v’zakone inscrivent sur leur corps des tatouages qui les
marquent pour le restant de leur vie et qui représentent, pour leurs pairs, de véritables passeports symboliques.
C’est ce qui installe, dans Les promesses de l’ombre, un sentiment de menace et aussi de fatalité. On y voit deux mondes cohabiter plus ou
moins bien, celui de l’underground criminel et le nôtre, monde normal où la sauvagerie peut pénétrer soudain, par hasard… Cette collision aura
des répercussions dramatiques, mais elle sera aussi le révélateur de secrets indicibles.
Une fois de plus, David Cronenberg nous fascine avec sa vision de la violence ; c’est une vision à la fois allégorique, mais d’une crudité incroyable.
Et il le fait avec sa profondeur habituelle, tout en respectant les règles apparentes du film noir. Nous sommes bien dans notre monde, nous en
reconnaissons les contours, mais ce monde est infesté, envahi par un autre, souterrain et terrifiant. Un monde où les questions les plus vitales n’ont
peut-être pas de réponses.
Tout commence par une naissance, le soir de Noël. Est-ce une «bonne nouvelle» ? Cette naissance va permettre d’exhumer un manuscrit, un journal
intime en forme de testament. Mais le message qui en sortira procède davantage de l’ombre que de la lumière. David Cronenberg, une fois de plus, va
détruire nos certitudes sur l’héritage, la barbarie, le destin, dans un thriller aux tonalités dostoïevskiennes.
La mafia russe
Comme partout, le crime organisé a toujours existé dans les pays de l’Est.
Pourtant, depuis l’effondrement du bloc soviétique, cette «mafia rouge» s’est
spectaculairement renforcée - et pas seulement sur ses territoires d’origine.
Aujourd’hui, partout dans le monde, dans l’ombre du proxénétisme, du blanchiment
d’argent sale, de la vente d’armes, du racket industriel, du trafic de matières
premières stratégiques ou de drogues, se dessine souvent la silhouette d’une
puissance insaisissable dont l’effrayante réputation ne cesse de grandir. Pourquoi
cette mafia-là est-elle si particulière et si redoutable ? Bref retour historique et état
des lieux.
Déjà au temps de la Russie tsariste, les voleurs en tous genres étaient structurés. Ils
ne se regroupaient pas par familles comme en Italie, mais en fonction de leurs spécialités.
Escrocs, cambrioleurs, faussaires et autres se partageaient le marché du crime en rejetant
les crimes de sang et en refusant toute collusion avec le pouvoir. Libertaires et ne cherchant
pas à faire fortune, ils vivaient en marge, élisant le plus souvent leurs chefs, aidant les
familles des leurs en cas de capture. En moins de deux siècles, cette population de voleurs
s’installa dans le paysage culturel et économique de la Grande Russie, évitant d’agir hors
de ses frontières.
Avec la révolution communiste, ceux qui avaient été habitués à vivre dans la clandestinité et
qui maîtrisaient les arcanes des marchés parallèles eurent l’occasion d’étendre leurs activités.
Partant du principe que tout ce qui servait le communisme était moral, Staline fit même appel
à ces réseaux structurés et hiérarchisés pour asseoir son pouvoir. De nombreux bandits se
retrouvèrent ainsi avec un pouvoir réel. Pour la première fois, des voleurs étaient intégrés à
l’appareil de gouvernement.
Le second virage historique du crime organisé dans cette partie du continent intervint pendant la
Seconde Guerre mondiale, lorsque des criminels plus jeunes commencèrent à enfreindre le strict
code qui régissait jusque-là les affaires frauduleuses. Entre les anciens et les nouveaux, les autorités
laissèrent le combat perdurer en pensant que la classe criminelle s’anéantirait d’elle-même, mais
ces affrontements, souvent violents, ne firent qu’imposer la nouvelle génération dans le milieu des
années 50. Désormais, la fin justifiait les moyens, et étendre son pouvoir par tous les moyens était la
règle. C’est à cette époque qu’apparaissent les premiers trafics ainsi que la multiplication des atteintes
aux personnes à des fins crapuleuses.
Dans un pays où le marché noir faisait partie du quotidien, où les trafics
d’influence et la corruption étaient monnaie courante, les différentes
organisations criminelles allaient pouvoir prospérer. Entre les années
50 et les années 80, le paysage criminel de l’Est se redessina
complètement. Cette fois, les clans ne s’articulaient plus forcément
autour d’une spécialité - dont le catalogue s’était spectaculairement
enrichi - mais autour d’une communauté ethnique ou territoriale.
Durant toute la période communiste, apparatchiks russes et
criminels s’associent souvent pour piller l’économie du pays. Beaucoup de fonds d’aide
sont détournés et les ressources du pays atteignent rarement les objectifs auxquels elles
sont destinées.
Habituée à la clandestinité, fortement structurée, implantée partout, la caste criminelle est
prête pour tirer le meilleur parti de l’effondrement du régime communiste. Avec l’affaiblissement
de l’armée, ce sont des centaines de milliers d’hommes, parfois issus des troupes d’élite,
qui sont prêts à n’importe quoi pour survivre et intègrent les organisations mafieuses. Avec
le relâchement des contrôles gouvernementaux, c’est la porte ouverte à l’appropriation des
biens d’Etat par les groupes les plus décidés et les
plus violents. Ressources naturelles (pétrole gaz,
diamants, minerais, uranium) et humaines (traite
des blanches, clandestins) n’y échapperont pas.
Avec l’ouverture de la fédération de Russie sur le
monde, c’est un nouveau territoire d’action et de
blanchiment de fonds qui s’ouvre.
Ce que l’on appelle alors à tort la mafia russe n’a
rien d’une organisation centralisée et pyramidale :
il s’agit de centaines -1 500 selon les experts - de
petites structures qui opèrent sur une spécialité ou
un territoire. Le rapport de force est partout, y
compris à l’intérieur de chaque groupe où les traitres
sont spectaculairement exécutées. L’appartenance
au groupe s’officialise à travers des rites qui
empruntent aussi bien au cinéma qu’à la tradition
yakuza ou italienne. Les membres d’une même
organisation peuvent être marqués de tatouages -
véritable sceau d’appartenance, mais aussi résumé
de leurs faits d’armes.
En moins de dix ans, fortes d’une richesse financière
et matérielle comparable à celle des plus grands
Etats d’Europe, ces organisations criminelles se sont implantées partout dans le monde. Puisant dans les
ressources du pays pour y prélever le pétrole, les drogues,
les femmes, les ressources minières ou les technologies
militaires - pour n’en citer que quelques-unes - elles ont pris
position, le plus souvent avec une force brutale et des moyens
de pression qui ne laissent aucune chance. Aujourd’hui,
impossible de construire une usine ou d’ouvrir un hôtel dans
un pays de l’Est sans payer pour obtenir la protection de la mafia
ou sans les laisser prendre part aux affaires. Dans toutes les
grandes villes du monde, sur la Côte d’Azur, à Londres, New York
ou Los Angeles, ceux que l’on surnomme pudiquement les
«nouveaux riches russes » achètent les plus belles propriétés et
investissent massivement avec des fonds d’origine douteuse qui
transitent par des banques qu’ils contrôlent.
L’un des points forts des organisations mafieuses de l’Est est d’avoir réussi à allier leurs
activités illicites avec la prise de participations et la captation de bénéfices dans des activités
légales.
Devenue incontournable, la mafia rouge a tissé des liens avec d’autres organisations.
Pour se rendre compte de l’état du phénomène dans un univers où aucune statistique
sérieuse ne circule, les Etats occidentaux dépensent désormais plus pour la surveiller
que tout ce qu’ils investissent pour surveiller toutes les autres mafias du monde.
En 2006, le Transparency Survey, l’organisme chargé d’évaluer le taux de corruption
des pays, place la Russie à la 132e place sur 146. Selon un rapport de la CIA publié
l’année dernière, ce sont directement ou indirectement plus de 40 % des richesses
de la Russie qui sont aux mains de la mafia.
En Europe, la commission de surveillance mise en place par la Communauté
en 2004 estime que ce sont plus de 500 000 prostituées qui travaillent pour des
organisations mafieuses contre leur gré.
Deux armes sur trois impliquées dans
des conflits armés africains sont
d’origine illégale en provenance des
pays de l’Est. Selon les estimations
de l’ONU, les avoirs financiers des
organisations mafieuses de l’Est
représentent en valeur à peine moins
que ceux de la Grande-Bretagne…
En 2006, plus de 8 000 crimes et
disparitions ont été attribués à des
organisations mafieuses dans les
pays de l’Est, et plus de 3 000 leur
ont été imputés dans d’autres pays.
Fruit d’un contexte historique qui lui
a été particulièrement favorable
depuis un siècle, la mafia russe est,
de l’avis général, à son apogée.
Les tatouages
Le tatouage, «la bouzille» ou «les fleurs de
bagne» est le stigmate caché apparentant
le criminel au sauvage primitif. C’est le féroce
attribut des assassins, des souteneurs, des
mafieux…
Aussi étrange que cela puisse paraître, le
corps d’un truand respecté, un vor v’zakone,
recouvert de tatouages est, en premier lieu,
un objet linguistique. Les tatouages
représentent un langage symbolique unique
et les règles qui permettent de les déchiffrer
sont transmises par tradition orale.
Esotérique par nature, ce langage ressemble
à l’argot du «milieu» et joue un rôle similaire
en cryptant les informations secrètes afin
de se protéger de l’intrusion des non-initiés.
De la même manière que l’argot est un
langage masqué, des termes neutres ont
un sens codé et les tatouages véhiculent
des informations symboliques secrètes à
travers l’utilisation d’image allégorique qui,
à première vue, paraissent familiers à chacun
d’entre nous - par exemples, une femme
nue, un démon, une bougie allumée, un
donjon, un serpent, ou encore une chauvesouris.
Il s’agit d’un langage hautement
socialisé et politisé. Le corps tatoué d’un
truand est comparable à un complet veston
recouvert d’insignes, de décoration, de
médailles signifiant le rang et la distinction.
Dans le jargon du «milieu», la composition
traditionnelle des tatouages est connue sous le nom de frak s ordenami (costard recouvert de décorations)
une expression que l’on trouve dans les dictionnaires d’argot. De nombreux tatouages sur l’épaule, par
exemple, représentent des épaulettes ou des pattes sur lesquelles sont dessinées des étoiles ou des crânes.
On voit même parfois des pattes d’épaules de l’armée de Hitler. Les corps sont décorés de cercles, de croix sur des chaînes, de fers, de menottes, d’insignes et de couronnes en forme d’étoile. Dans le jargon du «milieu», les
lignes transversales autour des doigts sont appelées des perstni (bagues).
Ces tatouages récapitulent, en fait, les états de service du truand ; ils sont sa biographie complète. Ils détaillent ses
réussites et ses échecs, ses avancements et ses rétrogradations, ses détachements et ses transferts. Les tatouages
d’un truand constituent à la fois son passeport, son casier judiciaire, la liste de ses diplômes et de ses récompenses,
ainsi que ses épitaphes. En d’autres termes, ce sont ses documents administratifs officiels au grand complet. Ainsi, dans
l’univers de la pègre, un homme sans tatouage n’a aucun statut social. Dans l’argot du «milieu», on appelle ce genre
d’homme un petouchok (muscadin) ; dans les camps de prisonniers, on lui donne immédiatement le statut de tchoukhan
(larbin). Les nouveaux arrivés dans le zona (les prisons et les camps) sont tout d’abord classés selon deux catégories : les
rakovye cheïki (les cous d’écrevisses), c’est-à-dire, les vétérans qui portent des tatouages, et les petouchok, les muscadins
qui ne sont pas tatoués. Les tatouages du corps d’un truand sont une déclaration organisée de manière extrêmement complexe.
Les tatouages peuvent être la voix de son porteur, exprimant ses pensées, sentiments ou souvenirs. Exemple : «Maman, pardonnemoi
!...». Les tatouages servent aussi à véhiculer des messages spécifiques : un délinquant sur lequel sont tatouées des lettres peut
servir de messager à l’intérieur de la «zona». Son corps est une lettre vivante qui porte le message d’un chef de la pègre ou d’une autorité
du «milieu».
La plupart du temps, les tatouages représentent le langage du «milieu» dans sa globalité. Ils sont un moyen de communication sociopolitique,
une sorte de mass média des truands. Les tatouages sont les symboles de l’identité publique, de la conscience sociale et de la mémoire
collective. Ils forment des stéréotypes de comportement de groupe et fixent les règles et les rituels nécessaires au maintien de l’ordre parmi
les criminels.
La difficulté principale du déchiffrage symbolique des tatouages réside dans le fait que les régions du corps sur lesquelles ils sont exécutés sont
elles-mêmes chargées de sens. Selon la partie du corps choisie, la signification peut changer de sens.
La réalisation de tatouage acquiert un statut très haut dans l’univers des truands. Tout comme les virtuoses du blatnaya fenya (le baratin de la
pègre). Dans le jargon du «milieu», on les appelle des kol’shtchiki (poinçonneurs), puisque les tatouages sont le plus souvent exécutés lors de
séjours en prison.
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